Cinéma

Le constat avait été posé par Gilles Jacob, l’ancien délégué général du Festival de Cannes, avant l’entame de la quinzaine azuréenne : "Cannes sans Hollywood, ce n’est pas Cannes. Le problème, c’est que Cannes a besoin d’Hollywood plus que l’inverse."

Les événements sont en train de lui donner raison. Les stars françaises et les top-modèles tentent bien de maintenir un certain niveau de glamour, mais ce sont encore et toujours les Américains qui font bouger les foules. Comme Ryan Coogler. Peut-être pas encore le plus connu des cinéastes, mais déjà une légende, à 31 ans, pour tous les fans de blockbusters. C’est lui qui est parvenu à donner un coup de jeune à Rocky avec Creed. Et c’est aussi lui qui a amené de la diversité superhéroïque dans l’univers Marvel avec Black Panther. Plus qu’une réussite, un triomphe. Avec 1,339 milliard $ de recettes, le premier superhéros noir occupe déjà la neuvième place du box-office mondial de tous les temps.

"Petit, je me rendais souvent à la bibliothèque, explique-t-il dans une leçon de cinéma qui a dû refuser du monde. J’en avais marre des BD avec seulement des héros blancs où les Noirs sont là pour décorer. On m’a alors conseillé Black Panther ."

Sa passion était née. Et l’a menée à adapter la BD au cinéma. "J’ai voulu que ce soit un film africain à tous égards, qui fasse le lien entre le continent et sa diaspora. Je me suis d’abord rendu en Afrique du Sud, puis au Lesotho, petit pays enclavé qui n’a jamais été colonisé et qui m’a inspiré le Wakanda. Quand j’étais athlète, mon père me répétait toujours : Il n’y a que des Noirs et des hispaniques au basket et pourtant, tout le monde va les voir jouer . Alors, je me suis dit : Pourquoi pas des films grand public faits par des Noirs ? Je ne savais pas si ça allait marcher, mais Disney et Marvel nous ont soutenus. Mon père a eu une influence majeure sur mes productions. Quant à ma mère, elle était au courant de tout ce qui sortait en salles. Elle connaissait tous les titres et les noms des acteurs. C’est grâce à elle si j’ai vu plein de films."

Désormais, Hollywood ne jure plus que par lui. Et devrait lui permettre de réaliser ses autres projets. "Les films noirs peuvent rencontrer le grand public et il faut encore multiplier les exemples. J’aimerais conter une histoire originale, mais il n’y a pas de honte à faire une adaptation. C’est aussi une forme d’art extraordinaire. J’aime montrer des hommes en quête de leur place, de leur voie, mais aussi des femmes fortes. De manière générale, elles incarnent la communauté noire. Elles sont incroyables, multidimensionnelles, et ce sont souvent elles qui dirigent les familles. C’est dans cet environnement que j’ai grandi et c’est ce que je veux retranscrire à l’écran. D’ailleurs, dans Black Panther , pendant un long moment, on ne suit que les femmes. C’est ma partie préférée."

Mais le thème qui le hante le plus est plutôt morbide. "Je suis un peu obsédé par la mort, parce que beaucoup de Noirs américains meurent jeunes. 25 ans, c’est le chiffre magique, l’âge auquel tu es soit mort, soit en prison. Quand j’avais 22 ans, je me demandais chaque jour si quelqu’un allait me tuer."

Cette peur ne l’a jamais quitté. Et elle imprègne son cinéma. Même si Hollywood cherche par tous les moyens à le rassurer en lui confiant la suite de Black Panther. Qu’il n’a pas encore acceptée.

Biberonné à Boy’z in the Hood et Malcolm X ("J’étais très jeune, c’était superviolent et pas du tout pour les enfants !"), il aimerait continuer à surprendre. Une voie qui lui a bien réussi jusqu’à présent. Son triomphe sur la Croisette en atteste.