Spielberg: “Hollywood a trop longtemps glamourisé la guerre”

F.R. Publié le - Mis à jour le

Cinéma

Pour Spielberg, la Mecque du cinéma a été à la botte de la propagande militaire. Mais ça a changé, notamment depuis son Soldat Ryan


HOLLYWOOD Neuf ans après Band of brothers, le duo Tom Hanks et Steven Spielberg rempile avec The Pacific, une saga

de 200 millions de dollars sur la guerre du Pacifique (1942-1945). Plébiscitée par la critique américaine, cette série suit le quotidien kaki-chaotique de trois soldats US... Entre deux projets, nous avons passé au détecteur

de mensonges le plus médaillé des vétérans du Septième art, Monsieur Spielberg en personne.

Le soldat Ryan, Frères d’armes, La Liste de Schindler aujourd’hui The Pacific… vous semblez très attiré par la seconde Guerre Mondiale ?

“J’ai probablement été influencé par mon père, Arnold, qui s’est battu en Birmanie en tant que radio, puis réparateur des systèmes hydrauliques sur un bombardier B25. La Seconde Guerre Mondiale était un sujet qu’il abordait souvent. Quand mon papa organisait chez nous des réunions avec son escadron de combattants, j’écoutais. Mais c’était si différent des productions que je regardais sur grand écran ou à la télé qu’au bout du compte, je ne savais plus qui croire. Probablement parce que les récits, les témoignages de mon père étaient outrageusement plus durs que la fiction. Maintenant, je réalise que c’est lui qui me disait la vérité et qu’Hollywood nous mentait !”



Justement : pendant des années, Hollywood s’est évertué à ne jamais montrer la vraie guerre. Comment expliquez-vous cela ?

“Parce qu’Hollywood et la propagande militaire ont travaillé longtemps main dans la main pour glamouriser la guerre. Nous, les Américains, avons été d’une certaine manière abusés, trompés, manipulés par des gens soucieux de ne pas faire fuir d’éventuelles recrues ! Et ça a marché puisque l’industrie cinématographique nous a longtemps montré des héros en tenue kaki à la carrure virile ! En suivant les aventures de ces chics types quasi-invincibles, je me disais tout gosse, “Waouh! la guerre, c’est encore mieux que la fête foraine, ça pétarade à tout va”. Stop. Arrêtons les frais. Cessons d’enjoliver le tableau. La guerre, c’est le chaos total ! Dans The Pacific, il n’y a pas de supériorité morale et d’exaltation à la bravoure. Il y a tout simplement des hommes qui doutent de leur capacité à affronter la plus horrible des situations : tuer d’autres hommes !”



Que vous ont appris les vétérans que vous avez rencontrés pour que The Pacific suinte la réalité ?

“Qu’avant de débarquer, les soldats vomissaient leur ration, priaient Dieu d’être à leurs côtés, serraient leur bible contre leur cœur, mouraient le plus souvent noyés sous le poids de leur paquetage. Qu’ils chialaient et appelaient leur mère, lorsque blessés, ils voyaient leur sang pisser abondamment de leurs tripes ! Dans The Pacific, vous ne verrez pas de soldat crier en levant les bras au ciel “Oh! my god, je suis touché par une balle. Je mmmmeeeurs”. Désolé, mais ça, c’est du cinoche de propagande. D’ailleurs, de nombreux témoignages que j’ai recueillis auprès des Vets nous apprennent qu’en pareille circonstance, votre estomac se contracte, votre cerveau s’embrouille et que vos genoux tremblent pour, au final, vous effondrer lourdement sur le sol ! Bref : la mort n’a rien de… chorégraphique. Elle n’est QUE dramatique !”



Vous pensez que la propagande militaire existe encore à Hollywood ?

“De moins en moins car le public est de mieux informé et qu’il n’aime pas qu’on lui fasse prendre des vessies pour des lanternes. Vous savez, l’Amérique a longtemps eu un gros défaut : elle ne supportait pas le reflet de l’Histoire lorsqu’il rime avec souffrance, cris, larmes, massacres. Le seul reflet que mes concitoyens acceptaient était celui que leur renvoyait la machine hollywoodienne. Longtemps, mes compatriotes n’ont pas eu la même maturité que vous les Européens car dès qu’il s’agit de films mettant en cause notre patriotisme, nous devenions très chatouilleux, très susceptibles. C’est pour cela qu’un film comme Le soldat Ryan a fait mal. Tout simplement parce qu’il touchait nos ego démesurés. Avec The Pacific, il était indispensable que j’enfonce une nouvelle fois le clou !”



Vous êtes millionnaire en dollars, collectionnez les trophées, les Oscars, les médailles. Qu’est-ce qui peut encore vous faire rêver, vous donner l’envie de continuer à faire des films ?

“Le frisson ! J’aime deux choses fondamentales dans la vie. La première, c’est d’assister à la naissance d’un enfant. L’autre miracle pour moi, c’est la création d’un film. Vous êtes là, chez vous, ou dans la rue et, subitement, vous ne savez pas pourquoi ni comment, une idée vous vient à l’esprit. Dix-huit mois plus tard, ce sont des millions de gens enfermés dans une salle obscure qui partagent cette pensée que vous avez eue dans un coin de votre tête. Et ça, voyez-vous, c’est le plaisir, l’orgasme suprême.”

© La Dernière Heure 2011

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