Divers L'humoriste controversé a accepté le débat. Morceaux choisis

BRUXELLES Le rendez-vous est fixé à 11 h, il n'arrivera qu'une demi-heure plus tard. Mais avant Bruxelles, Dieudonné était à Genève, en Suisse, où il remontera sur scène, après en avoir été interdit. Chez nous, le Conseil d'Etat lui a donné raison dans l'affaire de l'annulation de sa venue à Woluwe- Sainte-Pierre, le 5 mars. Après la vague de protestation et de boycott, l'humoriste et acteur retrouvera finalement son public là où il l'a laissé. Hier midi, avant un passage télé et une conférence de presse, Dieudonné, emporté par une tourmente née d'un sketch aux relents antisémites (France 3, le 1er décembre 2003), a accepté de débattre pendant trois quarts d'heure avec six lecteurs de La Dernière Heure/Les Sports et deux membres de notre rédaction. Franc jeu.

Pourquoi, en pleine polémique, ce besoin de débattre avec le public? Avez-vous des choses à vous reprocher? (La DH )

«Je ne prétends pas incarner le bien absolu, c'est une évidence. De là à représenter l'axe du mal, faut pas exagérer! Coluche et Bedos, plus tard Les Guignols, m'ont donné envie de faire ce métier. L'utilité d'un bouffon à la cour, c'était de mettre une couronne sur la tête et de s'amuser sur des terrains polémiques, sensibles. Ça permettait de faire ressortir la pression, comme une soupape au-dessus d'une Cocotte-Minute. C'est notre fonction: amener le rire là où on a sacralisé une sorte de posture sérieuse.»

Je suis ici pour vous soutenir. Je trouve très bien d'avoir dit tout haut ce que plein de gens pensent tout bas. (Melina)

«Quand on a accès à la tribune, la moindre des choses, c'est de dire des choses et puis, c'est à chacun de la juger. Si ça ne plaît pas, faut pas venir voir mon spectacle. Si on dit que c'est limite, on fait alors un procès et c'est à la justice d'en décider. Je suis touché car il y a un programme qui nivelle tout, une sorte de pensée unique insupportable. Et si nous, artistes et humoristes, on n'a pas la possibilité de rechercher dans le recoin de notre conscience des choses qui font avancer l'humanité... J'ai mon vécu, qu'est-ce qu'il en ressort? De la violence? Je ne sais pas. De la souffrance? Certainement. J'essaie toujours que cela soit dans le respect de l'humain. Je suis par contre taquin sur le communautarisme. Je suis un universaliste et tous les sous-groupes me font rire.»

Pour l'avenir, est-ce que vous pensez modifier votre approche du métier? (Christian)

«Ce qui ne tue pas rend fort: je me sens plus solide aujourd'hui qu'hier. J'aurai certainement une démarche qui sera différente. Mais je suis aussi habité d'une révolte. L'Afrique est en train de mourir. Le sida, là-bas, tout le monde s'en fout. Mais c'est par l'humour qu'il faut aborder ces sujets qui dérangent. Je vais continuer à déranger car de toute façon la situation est dérangeante. Cependant, je ne me focalise pas sur une communauté plus qu'une autre. Dans mon spectacle Le Divorce de Patrick, je m'en prends à l'intégrisme musulman.»

Je n'ai pas été choqué par l'incident chez Fogiel. Mais ce qui m'a scandalisé, c'est qu'un spectacle soit interdit alors qu'il tourne depuis deux ans. On vous fait payer ce que vous avez dit à la télé. Et qu'un bourgmestre cède à des groupes de pression, ça me scandalise. (Gaëtan)

«Je suis entièrement d'accord. La décision du Conseil d'Etat, selon moi, est une victoire pour la liberté d'expression. Sans cette affaire, j'aurais de toute façon continué. Ici, ça me fait juste quelques frais d'avocat en plus. En France, pour la première fois, on interdisait un spectacle humoristique. Pourquoi? C'était le climat? Le sujet? Est-ce qu'il y a un degré dans les susceptibilités? Aujourd'hui, c'est clair, il est difficile de critiquer la politique israélienne.»

Peut-on rire de tout? Avec tout le monde? Dans quel contexte? Prenons l'affiche de votre premier spectacle avec Elie Semoun. Lui était déguisé en nazi. Est-ce qu'on ne peut se moquer des Juifs que si on est soi-même juif? (Gaëtan)

«Muriel Robin a fait carrière avec un sketch sur une fille qui veut épouser un Noir. Si on avait remplacé le Noir par un Juif, aurait-elle pu faire le sketch? En tant qu'humoriste noir, je me dois de dénoncer cette inégalité.»

Est-ce que vous faites un travail d'autocensure lorsque vous rédigez vos sketches? (Mohsin)

«Je vais sur des zones assez sensibles. Je ne m'interdis pas grand-chose mais je commence d'abord par l'autodérision. Suis-je capable de réfléchir à qui suis-je, quelles sont mes zones de sacré? Je crois aller assez loin dans cette dérision. Je sais qu'il y a des pistes qui peuvent choquer. Si je choque des extrémistes, je suis content. Après, sur le désespoir des gens, non! Sur le monde de l'enfance, j'ai du mal.»

Vous êtes un athée farouche? (Daniel)

«Je suis un fondamentaliste universel. Je crois en l'homme mais pas en ses alibis, en ses dieux qu'il s'est fabriqués. Toutes les religions monothéistes sont des trahisons des paroles prophétiques. Mais je crois en l'homme. Mais l'homme se cherche une identité actuellement. L'humanité a un début et une fin; elle se trouve au stade d'adolescence.»

Je suis contre l'interdiction de vos spectacles. Mais votre démarche me paraît floue. Sur le terrain, je vois à quel point se marque l'importation du conflit israélo-palestinien. Pourquoi surfer sur la surmédiatisation du conflit? Est-ce pour vous faire un coup de pub gratuit? (Meïr)

«Je vous sens attaché à un aspect du racisme qui me touche tout autant et qui est l'antisémitisme. Mais la forme de racisme la plus importante en Occident est celle qui s'applique aux Arabes et aux Noirs.»

Mais, depuis trois ans, il y a un anti-israélisme qui se transforme en antisémitisme parce que, sur le terrain, rien n'a été fait pédagogiquement pour présenter les nuances. (Meïr)

«Moi, je suis pour moitié africain. J'ai été scandalisé par l'attitude des gouvernements successifs israéliens dans leur soutien à la politique d'apartheid en Afrique du Sud. Israël doit présenter ses excuses au peuple africain. C'est indispensable parce qu'un jour, Israël sera jugé pour complicité de crime contre l'humanité. D'un côté, on nous demande de respecter un génocide. De l'autre, Israël soutient un crime contre l'humanité.»

Vous ne faites pas la nuance. Vous généralisez les Israéliens. C'est ce qui me fait peur. La gauche israélienne a soutenu Mandela. (Meïr)

«O.K., mais les gouvernements successifs israéliens, de gauche comme de droite, ont soutenu l'apartheid. Je parle des gouvernements, pas des Israéliens. Mettez-vous à ma place. L'Africain, c'est quoi? De la merde? Le résultat, c'est qu'il y a le sida en Afrique. Le génocide le plus grave, c'est celui qui se passe pour le moment. Celui sur lequel on peut intervenir.»

Avez-vous conscience du fait que vos propos ont peut-être attisé certaines haines? (La DH )

«Si cela a réveillé les consciences pour dire qu'un peuple, un continent sont en train de mourir et que le monde entier s'en fout, oui! (...) Aux jeunes des banlieues, je dis: vous n'êtes ni juifs, ni musulmans, ni catholiques. Vous êtes avant tout des êtres humains! (...) Luttons tous ensemble contre le racisme. (...) Et si j'ai heurté des personnes dans leur chair, je m'en excuse.»

© La Dernière Heure 2004