Divers Trintignant, pour trois soirs chez nous

WOLUWE-SAINT-LAMBERT «Surtout, il a demandé qu'on ne lui parle pas de Marie.» C'est lui qui en parlera, un tout petit peu. Pour rappeler qu'à l'origine, ce spectacle Jean-Louis Trintignant dit Apollinaire qu'il donne depuis hier et pour trois soirs dans Wolubilis, le nouveau centre culturel de Woluwe-Saint-Lambert, il l'avait créé avec sa fille. «Nous le jouions, ma fille, Marie, et moi, avec un saxophoniste qui avait adapté une partition écrite pour piano par Satie. Aujourd'hui, je suis accompagné d'un violoncelliste et un accordéoniste. C'est assez excitant. Je trouve qu'une faiblesse du théâtre, aujourd'hui, est de ne plus exploiter le plaisir de se répondre. Ce qui redonne aux textes une fraîcheur.»

Jean-Louis Trintignant a découvert les poèmes d'Apollinaire avant même de donner la réplique à Brigitte Bardot dans Et Dieu créa la femme: «C'est vrai! Il y a déjà cinquante ans de ça! Je suis très vieux et j'ai commencé Apollinaire tout petit».

Il a surtout choisi les textes de Poèmes à Lou sortis en 1947, vingt-neuf ans après la mort de leur auteur. «Peut-être pour ménager la susceptibilité de la famille de la femme à qui ces poèmes étaient dédiés, Louise de Coligny. Souvent, ces poèmes sont assez chauds, intimes, indiscrets. Apollinaire avait, semble-t-il, un charme extraordinaire. Mais au physique, il était un homme assez vilain qui pesait cent kilos pour 1,65 mètre. Il avait rencontré Lou à Nice, en était tombé fou amoureux, mais elle s'était toujours refusée à lui. Il se trouve que sa priorité était d'obtenir la nationalité française, puisqu'il était polonais. Pour cela, il avait voulu s'engager sur le front dès le début de la guerre. Mais il a dit à Lou qu'il partait à la guerre par dépit amoureux, ce qui était sans doute un peu vrai quand même. Lou, elle, en a été bouleversée. Quelle femme ne le serait pas? Elle s'est donnée à lui. Ils ont vécu une semaine ensemble. Mais Apollinaire avait une conception de l'érotisme masochiste que je trouve un peu stupide. Au bout d'une semaine, Lou en a eu marre mais lui, il a continué à fantasmer et a écrit à l'époque ses fameux Poèmes à Lou

Jean-Louis Trintignant a eu l'occasion de rencontrer la muse d'Apollinaire: «Dans les années 60. Je tournais un film en Suisse et le réalisateur me dit: «Viens dîner demain à la maison. Il y aura une surprise». La surprise, c'était Lou. J'ai vu une petite vieille horrible, très maquillée, blonde décolorée, assez vulgaire. Quand je lui ai demandé si elle se souvenait d'Apollinaire, elle m'a répondu: «De qui?» Pour moi, Lou fut une déception. Mais cette femme avait probablement dû être merveilleuse».À 75 ans, Trintignant avoue qu'il a le sentiment de se noyer dans le travail: «Mais à trente ans, j'éprouvais déjà ce même sentiment. Jules Renard a dit qu'un croyant en train de se noyer, s'il joignait les mains pour prier, coulait. Moi, je ne joins pas les mains, mais je me noie».

Aujourd'hui, le théâtre est sa vie. À partir de 1960, il vécut près de trente ans sans le pratiquer: «Quand j'ai commencé à recevoir des propositions pour le cinéma, j'ai trouvé ça insensé et je pensais que ça n'allait pas durer. Je me suis dit: «Profitons-en». J'ai fait 130 films. Beaucoup n'étaient pas terribles, mais au moins j'y ai toujours cru. Une ou deux fois, j'ai fait des films par cupidité parce que j'étais coincé. Oui, ça, ça m'est arrivé...».

Pour son retour au cinéma, il devrait incarner François Mitterrand. «Mitterrand n'est pas forcément quelqu'un que j'admirais beaucoup. Je pense que ce fut un type dangereux et pas forcément honnête. Mieux, en tout cas, que celui qu'on a maintenant. Mais dans sa personnalité, un côté ambigu me touche beaucoup. Sensibilité de gauche, mais quelques idées de droite. J'aime les gens complexes. Comme André Gide, par exemple, qui fut catholique, communiste et homosexuel. Mitterrand, lui, n'était certainement pas homosexuel...»

Jean-Louis Trintignant dit Apollinaire, 27 et 28 avril, au Wolubilis, av. Paul Hymans, 251, à Woluwe. Réservations: 02/761.60.30.

© La Dernière Heure 2006