Divers Toujours menacée 20 ans après, elle dit sa vie d'esclave en Cisjordanie et sa renaissance en Europe dans le livre Brûlée vive

BRUXELLES La voix est volontaire au bout du fil, et l'accent coloré. Un peu plus de vingt ans que Souad, ancienne bergère dans un village rural de Cisjordanie, est arrivée en Europe. Allongée sur un brancard, la peau carbonisée. Arrachée par un ange d'une organisation humanitaire nommé Jacqueline à un enfer sur terre, celui d'une esclave de 17 ans brûlée vive par son beau-frère - en toute impunité - pour avoir «déshonoré» la famille parce qu'elle était tombée amoureuse d'un garçon, parce que son ventre s'arrondissait. Un crime d'honneur commandité par ses parents. Un geste «normal» dans une société qui traite les femmes «moins bien que les vaches et les moutons». Aujourd'hui, cette épouse et mère de trois enfants a trouvé un semblant d'équilibre. Le bon moment pour témoigner.

«J'ai attendu longtemps avant de signer ce livre: je subissais beaucoup de soins puisque j'avais été brûlée au troisième degré. J'ai été opérée 27 fois. Et puis mon fils, que j'avais confié à une famille adoptive quand j'étais arrivée à bout de force ici, ne vivait pas avec moi. A présent, on s'est retrouvé et il m'a poussée à parler, comme le reste de mon entourage. Je suis contente d'avoir pu le faire, car c'est impossible de garder un tel secret si longtemps... C'est aussi pour les filles de mon pays que j'ai écrit. J'espère que ça les aidera.»

Dans Brûlée vive, ouvrage bouleversant et choc culturel à chaque page, Souad a gommé les noms de lieux. Et elle cache son visage sous un masque pour les photos. Car la coutume archaïque vivace au Pakistan, au Moyen-Orient, en Turquie, dans certaines régions du Brésil notamment, parmi les musulmans comme les chrétiens, ne prévoit aucune prescription pour un crime d'honneur... «J'ai encore peur parfois. Dans notre village, les filles étaient souvent battues. Si on me retrouve, ça peut recommencer. On n'avait le choix de rien. Ma mère et mon père m'achetaient des vêtements que je devais porter, me disaient où je devais aller, ce que je devais manger... On n'avait aucune décision à prendre.»

Un asservissement qui repose sur l'ignorance. «On ne pouvait pas fréquenter l'école. Les femmes devaient rester tout en bas. Mon frère avait le droit de faire ce qu'il voulait et on le vénérait: il allait en classe, au cinéma, il sortait... L'homme fait la loi dans mon village. Nous étions obligées de rester à l'intérieur; je ne suis jamais allée à la ville; je n'avais jamais vu de médecin, de coiffeur...»

Heureuse d'avoir découvert la liberté d'aller et venir en Occident, même si les démons du passé continuent de la ronger mentalement et physiquement via d'innombrables cicatrices qu'elle camoufle sous des pantalons et cols roulés même en plein été («je porte le drame tous les jours dans mon corps»), Souad sait que sans ce crime d'honneur, elle aurait adopté les règles effroyables de son pays aujourd'hui... «Ma mère a étouffé sept filles à la naissance. Je sais que si j'étais restée là et que je m'étais mariée, j'aurais fait pareil si j'avais eu autant de filles... C'est normal là-bas.»

A force de ténacité et d'un courage à déplacer les montagnes, Jacqueline Thibault a soustrait Souad à son tragique destin, alors qu'elle attendait la mort dans une chambre d'hôpital... où personne ne la soignait et où sa mère a même tenté de l'empoisonner! A la fin 2000, la bienfaitrice a créé la fondation Surgir en Suisse, pour venir en aide spécifiquement aux femmes assujetties à ces traditions criminelles. Environ 5500 cas par an sont répertoriés, les punitions sanglantes - pour lesquelles les lois de plusieurs pays appellent les juges à l'indulgence - sanctionnant les relations hors mariage, mais aussi les simples rumeurs ou paroles échangées avec un homme.

Souad, Brûlée vive, Oh! Editions. Infos sur Surgir: www.surgir.ch

© La Dernière Heure 2003