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The day has come. L’Arche de Noé de la musique électronique accueille ce jeudi soir ses “Chosen ones”, ces quatre mille êtres humains “élus”, si ce n’est pour sauver l’humanité, du moins pour vénérer le Dieu de la fête au coeur de la Méditerranée, au point d’y faire “renaître le monde”

Le festival The Ark ne se veut pas un rendez-vous musical comme les autres, mais bien un voyage mystique, à dimension presque biblique, destiné à emmener ses convives loin “de la jungle de béton qu’est la ville vers un futur irréel”.

L’irréel, la démesure, voilà ce qui semble résumer ce concept, organisé pour la première fois par des Belges. Le bateau de croisière Freedom of the Seas, un colosse de la mer, long de 1112 pieds soit environ 338 mètres - pour la référence, la Tour eiffel mesure, elle, 308 mètres de hauteur - naviguera de Barcelone, à Ibiza et Marseille, non pas pendant quarante jours et quarante nuits, mais du 31 au 3 septembre. Surnommé le “Tomorrowland of the seas”, The Ark n’a pourtant aucun lien avec le célèbre festival belge, si ce n’est sa contribution à faire de la Belgique un lieu de prédilection de ces expériences musicales transcendantes, permettant aux fêtards invétérés de s’abandonner aux martèlements des basses loin du réel, du train-train quotidien et en l'occurrence, de la terre ferme. “De plus en plus de festivals proposent un fil rouge, à travers lequel ils peuvent raconter une histoire, développer un visuel, des animations sur place”, explique Frederic De Gezelle, porte-parole de l’événement. Ainsi, tout le concept The Ark baigne-t-il dans une rhétorique religieuse, presque prophétique, doté d’une Bible (le guide pratique), de 10 commandements (les règles de comportement) pour guider les “Chosen ones” dans leur voyage sur l’Arche.

Le “line up” se veut, lui aussi, grandiose. Pas moins de 90 DJs, dont plusieurs belges comme 2MANYDJS, Sven Väth, Cassius, Felix Da Housecat, sont invités à faire vibrer les spectateurs de ce club de luxe à ciel ouvert. “Le documentaire Sound of Belgium retrace l’histoire de la musique électronique en Belgique. La preuve que nous sommes depuis 25 ans à la pointe de la musique électronique dans le monde. A l’époque, c’était la ville de Detroit pour la house et la Belgique et les Pays-Bas pour l’électro”, rappelle M. De Gezelle. A regarder la programmation, c’est un peu comme si ce festival maritime cherchait à réunir tant le passé que l’avenir de la musique du plat pays, avec aux platines, tant Yves Deruyter, vétéran de l’électro, qu’Amélie Lens, étoile montante belge qui fait tourner les platines européennes depuis près de deux ans.

Sept scènes, quatre jours de fête, plus de douze heures de musique par nuit. Mais pas que. The Ark propose également des séances de yoga, un mini golf, un mur d’escalade, une salle de fitness, un simulateur de surf dans une piscine à vagues, un casino, des magasins, un cinéma, plusieurs restaurants - dont trois gastronomiques, accueillant notamment le chef belge doublement étoilé Nick Bril -, quatre piscines, un jacuzzi avec vue panoramique, un spa, des solariums, … Le luxe, la surabondance, l’opulence, dans toute leur splendeur. La culture de l’errance, du lâcher-prise, de la richesse presque poussée à l’extrême. “Ce n’est surtout pas une île de la tentation version croisière, un springbreak de la mer où on fait la fête du matin au soir sans dormir pendant trois jours. C’est une croisière lifestyle combinée avec la meilleure musique électronique”, précise M. De Gezelle. The Ark propose d’ailleurs plusieurs excursions, que ce soit pour découvrir le vieux centre de Marseille ou faire un safari à travers “l’Ibiza inconnu”, autant visites que les plus courageux des festivaliers risquent d’expérimenter avec des yeux de hiboux.

The Ark a mis les petits plats dans les grands pour vendre du rêve. Mais le rêve a un prix. Ainsi, pour faire partie des “élus”, inutile d’attendre d’être touché par la grâce du rythme, encore faut-il débourser un minimum d’environ 600 dollars, uniquement pour le prix de la chambre et la nourriture. Ajoutez à cela le prix de l’aller-retour jusque Barcelone, ainsi que vos consommations d’alcool et 58 dollars de pourboire automatiquement retiré de votre carte Visa. Ce qui explique que les festivaliers sont plutôt âgés de 25, voire 30 à 40 ans. “Le line up a d’ailleurs été adapté à ce public. Il n’y pas d’EDM mainstream (Electronic dance music, NdlR) avec des Martin Garrix, du Tiesto ou du Dimitri Vegas & Like Mike. Il y a plutôt du deep house, du vieux techno, une musique électronique qui parle aux plus âgés”, explique M. De Gezelle. Un festival qui ne se veut donc ni trop commercial - même si des noms comme Martin Solveig figurent malgré tout à l’affiche - ni trop underground, ni trop jeune ni trop vieux, ni trop sauvage ni trop sage…

Le pari était pourtant risqué. Cela fait un moment que les organisateurs espèrent réaliser ce projet titanesque. Mais tout s’est concrétisé il y a un an, lorsque huit financiers belges ont mis la main à la poche pour faire passer The Ark du rêve à la réalité, sans qu'il dépende de sponsors ou même de la vente de tickets.

Ce jeudi donc, Freedom of the Seas lève l’ancre, avec à son bord des festivaliers invités à “faire la fête avec passion amour et unité”, comme le veut le cinquième des dix commandements. A tel point qu’une “Chapelle de mariage” a été mise à disposition des couples qui voudraient se jurer fidélité éternelle. L’expérience est néanmoins encadrée par un arsenal sécuritaire qui se veut digne d'un aéroport, afin d'éviter que le rêve ne tourne au cauchemar. Portails de sécurité, caméras, équipes de surveillance, sensors destinés à capter les individus qui sauteraient par dessus bord et même une prison pour accueillir les plus rebelles d'entre-eux, notamment ceux qui seraient surpris avec des stupéfiants.


De jeudi à dimanche, La Libre monte à bord pour faire vivre l’expérience des “Chosen ones”.