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Grande figure de la bande dessinée mondiale et du manga, l’auteur de “Quartier Lointain” est décédé à l’âge de 69 ans. Nous l’avions rencontré à plusieurs reprises.

On le qualifiait de plus Européen des auteurs de bande dessinée japonais. Le mangaka Jirô Taniguchi est décédé ce samedi 11 février à l’âge de 69 ans. Il était un auteur accompli, reconnu internationalement, dont l’oeuvre immense fut plusieurs fois primée dans son pays et récompensée deux fois au Festival international de la bande dessinée d’Angoulême (la première fois en 2003, pour "Quartier Lointain", et en 2005, pour “Le Sommet des Dieux”). Son style réaliste en faisait l'un des auteurs les plus appréciés des exégètes européens, qui y retrouvaientt une sensibilité proche de la bande dessinée franco-belge.

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"Le sommet des Dieux"


A ses débuts de mangaka, au début des années 1970, il signa des polars ou des récits d’aventures (comme “Seton”, situé dans le Grand Nord américain, traduit tardivement chez Casterman). Affirmant son style et sa personnalité, l’auteur évoluera vers des récits plus intimistes, parfois autobiographiques, comme son chef-d’oeuvre “Quartier Lointain”, qui s’inspire de son enfance à Tottori.

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"Quartier lointain"


Les lecteurs francophones l’avaient découvert en 1995 avec "L’homme qui marche" (Casterman), série de courts récits contant (sans parole) les pérégrinations d’un promeneur solitaire. La nature occupait une place importante dans son récit, imprégnée du respect, très bouddhiste, qu’inspirent ses forces - comme dans la série “Le Sommet des dieux” (Kana), où un alpiniste se confronte aux montagnes tibétaines.

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"L'homme qui marche"


Cinéphile, cet auteur contemplatif citait parmi ses films préférés, "Voyage à Tokyo" et "Printemps tardif" de son compatriote Yasujirô Ozu - à côté du "Retour" d’Andreï Zviaguintsev, dont la trame (le retour, après douze ans d’absence, d’un père inconnu de ses deux fils) n’est pas sans évoquer celle de plusieurs de ses œuvres.


Entretiens croisés

Nous l’avions rencontré en en 2006 et en 2010 - cette dernière fois à l’occasion de la sortie en salles de l’adaptation de “Quartier Lointain” par le réalisateur belge Sam Garbaski. Nous reproduisons ici des extraits de ces deux entretiens avec cet artiste doux, affable et, en bon Japonais, d’une rare courtoisie.

D'où vous vient cette passion pour la nature ?

J’ai grandi dans la région de Tottori, au Japon, proche de la mer et très verdoyante. Il y a beaucoup d’arbres et de forêts. C’est une influence importante. Avant de devenir mangaka, j’ai été assistant d’un grand mangaka, Kyuta Ishikawa, un grand dessinateur animalier. Il fut mon maître en la matière.

Vos livres, bien qu'imprégnés de culture japonaise, ont aussi une portée universelle.

C'est évident que je n'ai pas dessiné mes mangas en ayant conscience d'un public international. J'ai toujours pensé au public japonais. Mais c'est vrai que l'accueil que je reçois dans les pays étrangers m'a permis de réaliser que le manga est peut-être un outil à vocation internationale.

Est-ce que ce succès vous amène à travailler différemment ?

Non. Je continue d'écrire de la même manière, en discutant avec mon éditeur japonais, sans réfléchir à leur accueil à l'étranger.

Quelle est la part d'inspiration autobiographique dans votre oeuvre en général ?

La part d'autobiographie est assez minime. On retrouve des instants autobiographiques dans "Le Journal de Mon Père" par exemple. Certains passages sont inspirés par des moments de ma vie mais l'histoire est à plus de 70 pour cent une fiction.

Comment faites-vous pour produire autant d’oeuvres à un tel rythme ?

Au Japon, dès lors qu'on obtient une prépublication - puisque tous les mangas paraissent d'abord en prépublication magazine avant de sortir en livre - on doit se tenir au rythme du magazine. De ce fait ça limite beaucoup les loisirs en dehors du travail...

La délicatesse de votre trait est-elle le reflet de votre caractère ?

(Il rit) On me dit souvent que je suis assez anxieux et nerveux. Et qu'on n'a pas spécialement envie de vivre dans mon entourage. Mes éditeurs qui m'ont parfois accompagné en repérages m'ont souvent dit : "c'est la dernière fois que je viens avec vous !"

Comment est née l’histoire de “Quartier Lointain” ?

D’un fantasme : je me suis demandé ce que je ferais si, avec mon expérience d’adulte, je revenais dans le passé. Une des premières choses qui m’est venue à l’esprit concernait mon premier amour d’adolescent. Il y avait une jeune fille à qui je n’ai jamais osé adresser la parole. Adulte, je l’aurais sans doute fait. Quand j’ai parlé de cette idée à un de mes éditeurs, sa réaction fut tout de suite enthousiaste. Il estimait que ce sujet pourrait toucher un large public.

Plusieurs de vos œuvres ont pour point de départ un changement de personnalité – comme “Un ciel radieux” – ou un retour sur les lieux du passé. Est-ce un fantasme ?

C’est lié en réalité à des considérations plus prosaïques. Suite au succès de telle ou telle histoire, mes éditeurs me demandent de produire quelque chose de similaire. Ce que je suis incapable de faire. On me l’avait demandé pour "Quartier lointain". Alors, j’ai cherché une voie alternative. C’est ainsi qu’est né "Un ciel radieux".

Quelle fut votre réaction en recevant la demande de Sam Garbarski pour l’adaptation de “Quartier Lointain” ?

La surprise ! Je n’aurais jamais imaginé recevoir une proposition venant de Belgique. Cela dépassait mon imagination. Quand j’ai reçu cette lettre, je me la suis fait traduire. J’étais très ému par ce courrier. Je pouvais ressentir la passion qui animait ce réalisateur. J’ai demandé à voir ses travaux précédents et on m’a envoyé "Le Tango des Rashevski". La vue de ce film m’a convaincu de lui confier le projet, même si je ne comprenais pas tout le contenu parce que ce n’était pas traduit. L’image et la manière dont c’était filmé m’ont séduit et j’ai pensé que son style s’accorderait bien à celui de "Quartier Lointain". Il y avait dans "Le Tango " quelque chose qui me rappelait un autre de mes récits, "Le Journal de Mon Père". Je m’en suis remis à lui. J’avais simplement émis le souhait de pouvoir lire le scénario une fois qu’il serait terminé.

Quel effet cela procure-t-il de voir soudain à l’écran la transposition d’un univers que vous avez imaginé, a fortiori dans un autre contexte culturel ?

J’ai découvert ce film comme quelque chose de distinct de la bande dessinée. J’ai été frappé par l’autonomie du film par rapport au matériau d’origine. Ce qui m’a d’ailleurs permis d’y lire et d’y trouver une émotion neuve. L’une des grandes différences entre la bande dessinée et le cinéma, c’est que l’on fait appel à des acteurs qui incarnent les personnages. Le physique des comédiens et leur rapport au personnage permettent d’apporter une profondeur différente, supérieure parfois, à ce que l’on peut véhiculer par le dessin. Mais j’ai aussi retrouvé des points communs avec la bande dessinée. Par exemple, la retenue très délicate de la mise en scène. Le rythme du récit, qui imprègne la progression du récit. Il y a aussi plusieurs moments très émouvants qui ne sont pas dans la bande dessinée, mais qui fonctionnent parce qu’on est au cinéma.

Quel est, de manière plus générale, votre rapport au cinéma. Etes-vous cinéphile ?

J’aime le cinéma. Je vois autant de films que possible. Dans mon travail, cela est important, car c’est une source d’inspiration, de documentation ou de narration très utile. Notamment en terme de découpage, le langage du cinéma m’apporte quelque chose. Dans la composition du plan ou dans le choix des cadrages, le cinéma est aussi une source d’inspiration. En bande dessinée, j’aime beaucoup pouvoir montrer dans une case le ciel, une ligne d’horizon et un cadre naturel. Au cinéma, le mouvement de la caméra permet de faire cela en s’inscrivant dans la durée. En bande dessinée, c’est plus difficile.

Ce qui intéressant dans votre travail, au contraire du cinéma, c’est la dimension contemplative. Ce qui en bande dessinée, n’est pas gênant, alors qu’au cinéma, il faut toujours du mouvement. On n’aime pas l’immobilité.

Je n’y ai jamais vraiment pensé. Il me semble qu’une mise en scène contemplative est possible au cinéma. Il n’y a pas d’impossibilité radicale. Mais, ce qui, pour moi, me paraît impossible de mettre en scène en bande dessinée et que le film réussit très bien, c’est vers la fin du récit, lorsque le personnage principal apparaît sous ses deux apparences. En bande dessinée, cela me serait très difficile de le rendre de manière efficace.

D’un point de vue théorique, la réalisation d’un film vous intéresserait-elle ?

Si on met de côté toutes les difficultés matérielles, dont je sais à quel point elles sont importantes et complexes, dans la production d’un film, oui, l’envie existe. C’est un pur fantasme, mais j’aimerais pouvoir adapter "Le Sommet des dieux". Je pourrais me faire la main avec des courts métrages adaptés des épisodes de "L’Homme qui marche". Et puis, j’aimerais vraiment porter à l’écran c’est "Le Journal de Mon Père". Mais je suis réaliste : je suis un dessinateur, pas un réalisateur.