Livres/BD Les vertes cimes résonnent encore de l'appel mélodieux du cheptel d'Athanase

BRUXELLES F'Murr est de retour! Ça tombe bien, son Génie des alpages nous amuse toujours autant.

Un inclassable de la bande dessinée qui oscille entre un surréalisme bucolique et un humour iconoclaste assuré!

Quand on lui fait remarquer qu'il ne s'agit que du 13e opus de cette série vieille de quelques longues années quand même, l'auteur dresse le sourcil hors de ses lunettes, prend une dernière bouffée de pipe et lance, goguenard: «Je n'ai jamais été un rapide».

Quand on lui fait ensuite remarquer que son nom semble pourtant indissociable de celui du Génie des alpages, F'Murr ne se départit pas de son sourire en coin. Une petite bouffée de pipe plus loin, il justifie son attitude par un petit commentaire bien senti. «Je ne me sens pas prisonnier de cette série, ni de ses personnages. Le plus compliqué, c'est de parvenir à se renouveler dans un univers quasiment immuable.»

Et puis, comme pour ajouter de l'eau à son moulin, F'Murr dévie sur Franquin. «Ah, Franquin, quel talent! Franquin n'était pas prisonnier de Spirou; s'il l'était, c'est parce qu'il se mettait lui-même une certaine forme de pression. Ceux qui lui ont succédé, par contre, ont été, eux, de vrais prisonniers de la série. Un constat qui vaut aussi pour ceux qui ont repris les personnages de Jacobs. Ici, le plus difficile était de reprendre une oeuvre dont le père était absent.»

Et si le succès des nouveaux Blake et Mortimer est au rendez-vous, F'Murr avoue sa perplexité et ne cache pas, dans le même élan, sa réticence face aux phénomènes des reprises.

Mais si l'auteur a fait un saut jusqu'à Bruxelles, c'est d'abord et avant tout pour parler de sa nouveauté. Cheptel maudit, c'est une nouvelle composition quelque peu surréaliste et inexplicable... à l'image du succès de cette série.

«J'ai envie de dire que c'est justement ça qui est fabuleux, explique-t-il, cette fois, très sérieusement. «Le Génie des alpages échappe à toute logique et c'est tant mieux. Cela démontre qu'il n'y a pas de recette. En biologie, on a l'habitude de dire que ce sont les mutations qui font évoluer l'espèce. Le monde de la bande dessinée, de l'édition de manière plus générale, n'échappe pas à cette théorie. Tout doit évoluer et même les erreurs font partie de cette évolution. L'immobilisme, c'est la mort.»

Une autre donnée essentielle de l'oeuvre de F'Murr, c'est ce souci du détail poussé à l'extrême, même pour des éléments a priori complètement anodins. Mais chez lui, ce qui peut apparaître comme anodin doit souvent être revu comme essentiel par opposition à une certaine forme du snobisme qui privilégie l'apparence à tout prix.

«C'est ce côté parisianisme que je déteste. Quand je débarque avec mes problèmes de robinet qui fuit, je peux apparaître comme un extraterrestre. Attention, on a l'habitude de parler de parisianisme, mais je trouve que Bruxelles, ville que je connais quand même bien, est aussi atteinte par ce défaut que je trouve insupportable.»

En discutant avec F'Murr, les sujets de conversation, souvent éloignés de la B.D., se multiplient. L'actualité, avec son lot de faits divers sordides, comme les affaires Dutroux etFourniret, revient régulièrement. Au même rythme qu'il parsème ses albums de personnages falots censés détenir une once plus ou moins importante de pouvoir. «Quand je vois ce qu'on appelle les grands hommes qui nous gouvernent, ce qui me marque le plus, c'est ce détachement de toute forme de sentiment humain.» Le mot est lâché. Finalement, à bien le lire, F'Murr, l'homme qui nous amuse et nous fait réfléchir avec ses personnages anachroniques, est simplement humain. Un humanisme teinté d'une bonne dose de pudeur qui le rend si attachant.

F'Murr: Le génie des alpages, t.13, Cheptel maudit, Ed. Dargaud.

© La Dernière Heure 2004