Livres/BD Paul-Robert Thomas raconte le Jacques Brel qu'il a connu à Tahiti lorsqu'il était son médecin traitant

BRUXELLES Entre les îles Marquises, où Jacques Brel a vécu et où il est enterré, et l'île de Tahiti, où Paul-Robert Thomas était médecin, il y a 1500 kilomètres. C'est la distance de Bruxelles à Alger. Mais à l'échelle de la Polynésie, cela ne représente que quelques heures d'avion. Paul-Robert Thomas fut le médecin traitant de Jacques Brel. Il devint surtout son ami et lorsque Brel et Maddly séjournaient à Tahiti, c'était chez lui qu'ils avaient la table et la chambre.
Brel était un amoureux de la nuit. Et lorsque Maddly partait se coucher, les deux hommes restaient de longues heures à bavarder. Ces conversations et cette amitié sont le sujet d'un livre, Brel J'attends la nuit que Robert-Thomas signe aux éditions Le Cherche Midi.
Anecdote racontée dans les premiers chapitres: du temps où il était étudiant et tâtait lui-même modestement de la chanson, Paul-Robert Thomas avait dû participer à une émission de télé ayant Brel, au faîte de sa gloire, pour vedette. L'après-midi, il se trouva que Brel était absent pour les mises au point techniques et son futur ami le remplaça pour quelques minutes et chanta avec son orchestre. Douze années plus tard, dans sa maison de Tahiti, il lui est arrivé de chanter avec Brel: `Il a fait quelques maquettes chez moi et je l'ai enregistré alors que je l'accompagnais au synthé. Je vais d'ailleurs offrir à la Fondation quelques chansons inédites que je possède. Notamment l'originale de La ville s'endormait et surtout Six pieds sous terre , une chanson qu'il a modifiée par la suite et qui, sur son dernier album, est devenue Jojo

Pour quelle raison sortez-vous soudainement du silence pour écrire un livre après vingt-trois ans?
`C'est à cause de Francis Perrin, qui est un ami. En fait, je lui ai confié le double de mes cassettes inédites de Brel. Elles me sont précieuses et je lui ai demandé de les mettre en sûreté dans son coffre. Comme nous parlions de Brel, je lui ai raconté ce que j'ai vécu en sa présence. C'est lui qui m'a dit qu'il était dommage que je garde tout cela pour moi. Alors, j'ai ressorti ces cahiers sur lesquels, chaque soir, je note quelques pensées. Les miennes, ou celles que j'ai entendues, ou lues, ou celles que Brel m'inspirait jadis. J'ai tellement souffert à sa mort que j'avais mis de côté tout ce que j'avais écrit de mes entretiens avec Brel. Mais là, j'ai eu le temps de faire mon deuil. Et je me suis dit que Francis Perrin avait raison: je n'ai pas le droit de garder ça pour moi. J'ai fait un tri: je ne me sentais pas le droit de tout dire. Un magazine vient de titrer: Le médecin de Brel raconte Ce n'est pas cela du tout. Que je sois médecin est une chose, mais je suis resté très pudique quant à sa maladie. Ce livre, je l'ai écrit treize fois. Et mon éditeur m'a guidé.´

Il avait ses têtes

Vous n'évoquez guère ses défauts. Il n'était pas capricieux?
`Non! Il était très agréable à vivre. Il parlait beaucoup.Il avait besoin de parler. Mais il savait aussi écouter. D'ailleurs, il ne commençait jamais une conversation par de grandes pensées. Il disait: `Tiens! J'ai appris ceci! Qu'est-ce que tu en penses, toi qui connais la région?´ Et c'était parti. Nous avons beaucoup parlé de la Polynésie et du temps qui y est comme suspendu. Lorsque j'ai entendu la chanson Les Marquises et l'allusion sur le temps qui s'immobilise, j'ai retrouvé nos conversations. Brel délirait aussi beaucoup. Quand on se voyait, j'avais droit à: `Alors, Toubib! Tu as tué combien de gens, aujourd'hui?´ Il était un bon compagnon de vie. Par contre, il avait ses têtes. Quand il disait de quelqu'un C'est un con! , il avait tout dit. Il y a des gens qu'il ne voulait pas voir. Le pire, c'est qu'il lui arrivait de trouver intelligents ceux qu'il appelait des cons . ´

Paul-Robert Thomas, Jacques Brel, J'attends la nuit, Le Cherche Midi éditeur