Livres/BD Amélie Nothomb, écrivain affamée

PARIS Dans son 13e roman, écrit à la première personne, Amélie Nothomb dresse l'impressionnant buffet de toutes ses faims: amour, littérature, voyages, chocolat ou la vie tout court, il n'est pas un (dé) plaisir dans lequel elle n'ait envie de mordre. Là, elle passe à table...

L'envie d'écrire ce livre est venue un jour où vous étiez particulièrement affamée?

«La vérité, c'est qu'il faudrait trouver un jour où je ne serai pas exceptionnellement affamée. Ce jour-là ne m'est pas encore arrivé. Non, c'est venu de façon beaucoup plus subreptice et étonnante, exactement comme je le raconte au début du livre: par le Vanuatu. Le catalogue d'art que j'ai reçu de ce monsieur du Vanuatu, avec cette étrange dédicace, m'a mise enceinte de ce livre...»

Pourtant, vous donnez l'impression de nous emmener sur une fausse piste, au début!

«Pas du tout. J'ai écrit sur ces messieurs du Vanuatu ce que je savais d'eux, c'est-à-dire pas grand-chose. Mais ils m'ont conduite au sujet du livre qui n'est pas moi mais la faim.»

Votre enfance et votre adolescence sont des sources intarissables?

«Je n'en sais rien. Je ne me dis jamais: Tiens, je vais parler de moi . Je tombe enceinte et je me demande de quoi ça parle, ce que j'ai dans le ventre. Parmi les êtres humains qui peuvent surgir sous ma plume, il arrive que le personnage soit moi. Je fais partie de mon sujet puisque mon sujet est l'être humain et qu'il se trouve que j'en suis un. Donc, la personne humaine est un sujet inépuisable.»

Ce n'est pas fatigant d'être affamée en permanence?

«C'est tuant. J'ai la vie la plus tuante du monde. Je me demande si je vais me reposer un jour, dans ma vie. Si je vais me réveiller un matin sans avoir l'impression de crever de faim, de devoir tout reconstruire, tout réacquérir.»

Evoquer votre anorexie, c'est une manière de tourner la page?

«Non. Je ne pense pas qu'on écrive pour tourner une page. On écrit pour essayer de partager quelque chose. D'autre part, je sais que, parmi mes lecteurs, il y a énormément d'anorexiques. Si ils ou elles peuvent lire qu'on peut si bien s'en tirer, je pense que ça peut leur faire du bien. J'aurais aimé lire ça, moi...»

En arrivant au bout de votre roman, on a l'impression que vous auriez pu en dire plus...

«Non, franchement, c'était tout ce que j'avais à dire sur la question. Je ne suis jamais en train de me censurer. Même dans ce genre de livre où je me confie beaucoup, je vois bien que je n'ai pas à faire attention pour ne pas dire l'essentiel. Sur la fin, j'en ai quand même dit un sacré morceau.»

Vous n'avez jamais de mal à finir?

«Jamais. Pour moi, c'est une évidence. Je prends toujours la métaphore de la grossesse - qui est un lieu commun -: une femme enceinte, quand elle accouche, ne se pose pas de questions, elle sait que c'est fini. Pour toutes sortes d'auteurs, c'est un mystère. Pas pour moi.»

Et en cours d'écriture?

«Il n'y a pas de doute en ceci que je suis persuadée de faire ce que je dois faire. En même temps, je ne suis pas persuadée de bien le faire!»

Vous publiez un roman à chaque rentrée littéraire. C'est un moment que vous aimez ou que vous appréhendez?

«Si je publie, c'est parce que j'aime ça. Je ne le fais pas par obligation et, vu ce que j'ai gagné ces douze dernières années, je pourrais me permettre de ne plus jamais publier de ma vie. Mais je le fais toujours dans une angoisse extrême. L'angoisse qui précède le plaisir, vous voyez?»

Amélie Nothomb, Biographie de la faim, Ed. Albin Michel. Sortie le 26 août.

© La Dernière Heure 2004