Laurent Decaux raconte (aussi)

Isabelle Monnart Publié le - Mis à jour le

Livres/BD Pour son premier roman, le fils d’Alain Decaux s’est plongé au cœur du Moyen Âge.

Un mélange d’Histoire et de fiction; le fils d’un Seigneur qui rentre de Croisade, une filiation un peu écrasante : il y a de tout cela dans le premier roman de Laurent Decaux. Oui, le fils de. Et, non, le clin d’œil à la figure paternelle n’est pas arrivé là par hasard. Plutôt finement, le néoromancier répond d’emblée à la question qu’on ne manquera pas de lui (et se) poser. On peut, maintenant, parler de ce qui l’occupe vraiment : ce roman qu’il a mis des années à construire.

Faire revenir Jacques de Croisade, en 1382, permettait d’en faire un homme qui n’est bien nulle part…

"Oui, et ça permettait d’arriver à Lirey, en Champagne, comme un pèlerin de l’époque. De se trouver confronté à cet afflux massif de gens - des dizaines de milliers de personnes - qui viennent prier la plus sainte relique de la chrétienté."

Ce pèlerinage était aussi un incroyable barnum, avec du business, des marchands du temple…

"Tout à fait : les lieux de pèlerinage de l’époque fonctionnaient comme ceux d’aujourd’hui. Quand on va à Lourdes ou à Saint-Jacques de Compostelle, il y a tout une bigoterie qui s’exerce par les marchands du temple. On achète des petites statuettes en verre à l’effigie de la Sainte Vierge, quand ce n’est pas une boule à neige. À l’époque, c’étaient ce que l’on appelait des enseignes, le plus souvent des objets en pierre, à l’effigie de la relique. Il y avait tout un artisanat autour des reliques, qui était évidemment plus développé qu’aujourd’hui puisque la place de la religion était prépondérante. À l’époque, on était soit chrétien, soit marginal."

Cette frénésie marchande et spirituelle faisait vivre principalement le clergé…

"Moi, dans mon roman, cela permet à des Seigneurs de survivre. Mais en général, c’était l’Église qui en profitait, effectivement. Par exemple, le Mont-Saint-Michel est devenu un sanctuaire extrêmement important parce que les moines prétendaient avoir les reliques de l’archange Michel ! Concernant mon histoire qui est documentée et avérée - même si fortement romancée - des foules immenses venaient voir la relique."

Pourquoi celle-là en particulier ?

"Parce que c’est la plus sainte qui puisse exister. Pour les gens de cette époque, elle avait été en contact avec le Christ. C’est ce qu’on appelle les Reliques de la Passion. Il y en a d’autres : les fragments de la Vraie Croix, la Sainte couronne d’épines, le Saint Sang et d’autres choses encore plus incongrues. Par exemple, Saint-Louis avait acheté la soi-disant nappe de la Cène et le lait sacré de la Vierge. Tout ça nous semble un peu surréaliste, aujourd’hui…"

Le passage du suaire en France est un peu oublié !

"C’est vrai, mais avant d’être le Saint Suaire de Turin, ça a été celui de Chambéry, pendant un siècle et ça a tout d’abord été le Saint Suaire de Lirey, en Champagne. Ce qui est extraordinaire, c’est le fait que cet objet surgisse, on ne sait pas comment, dans cette famille de seigneurs champenois, au beau milieu du XIV e siècle, comme un objet miraculeux."

Écrire sur l’Histoire sans qu’il y ait d’histoire d’amour, ce n’était pas concevable ?

"Mon envie, c’était avant tout d’écrire un roman. Je ne vois pas comment y arriver sans parler d’amour. C’est à la base de notre humanité. L’amour courtois, dont je parle dans mon roman, de bien des manières, ressemble à l’amour tel qu’on le conçoit aujourd’hui. L’exclusivité dans l’amour, c’est une invention du Moyen Âge.


"Vas-y, tu es un écrivain"

Mort l’an dernier à plus de 90 ans, Alain Decaux avait accueilli avec bienveillance l’envie de son fils d’écrire à son tour. " Il m’a lu quand il était encore tout à fait maître de lui-même. Donc, oui, c’était un bonheur d’être lu par mon père et d’être encouragé, puisqu’il est le premier à m’avoir dit ‘Vas-y, tu es un écrivain’, quand j’ai eu terminé la première partie de mon roman."

Il lui a pourtant fallu longtemps avant de se lancer. " Il y avait une forme de peur à y aller ", concède-t-il. " Moi, le rêve de ma vie, c’est d’écrire. J’y pense depuis l’adolescence, mais il y avait une retenue. Je ne me sentais pas prêt et je ne me rendais pas compte du travail que ça demande."


Isabelle Monnart