Livres/BD Samedi, le domaine de Chevetogne fête la sortie du dernier album, en présence de l'illustrateur Marcel Marlier

CHEVETOGNE Martine, c'est la quintessence du bonheur indemne et éternel. Et à 75 ans, Marcel Marlier le célèbre illustrateur, prend toujours autant de plaisir à croquer son héroïne espiègle, pour laquelle il a flashé à l'âge de 10 ans... «Le personnage de Martine, il était en moi, dans mon inconscient. Dans ma rue à Herseaux, quand j'avais 10 ans et que je voyais la petite fille du magasin d'alimentation à sa fenêtre, mon coeur faisait boum. Ce visage m'est resté. Je ne sais pas ce qu'elle est devenue, elle est peut-être laide comme un pou. Dans mon imaginaire, elle reste toujours jeune et immatérielle.»

C'est ce samedi que sortira le nouvel album: Martine, drôles de fantômes. Tout au long d'un week-end festif, au domaine de Chevetogne (Rochefort), le public pourra découvrir les planches originales de cet album, rencontrer l'illustrateur et même participer au record mondial du plus grand rassemblement de fantômes... Un album de 19 planches, c'est parfois 700 dessins préparatoires. «Chaque situation est dessinée de diverses façons différentes. Celui qui dessine est difficilement juge et partie à la fois, parce qu'il n'a pas le recul nécessaire. Voilà pourquoi, quelque temps plus tard, je retourne le croquis pour le regarder comme dans un miroir ou je demande à d'autres personnes de choisir. Je recommence jusqu'à trouver l'attitude, l'expression exactes», confie Marcel Marlier en désignant plusieurs essais de Martine effrayée jusqu'au dessin élu pour devenir la couverture de Drôles de fantômes. Sa passion d'illustrateur se cristallise dans cette recherche virtuose du détail, de la composition spatiale, dans cette symphonie de couleurs si personnelle.

Depuis le décès de Gilbert Delahaye, Marcel Marlier est aujourd'hui secondé par son fils Jean-Louis qui écrit les histoires. Martine a déjà vécu pas mal d'aventures au cours de sa longue vie de petite fille. Mais elle n'avait pas encore croisé de fantômes. C'est chose faite. Une nuit de cauchemars, des bruits de pas suspects dans le grenier, et voilà la petite fille à la robe cuberdon, secondée par Patapouf, obligée de dépasser sa frayeur pour résoudre cette nouvelle énigme... N'allez pas y voir une influence de la Pottermania. «Ici c'est un faux fantôme. Il y a un truc», précise le dessinateur.

Et les sujets semblent inépuisables. «Chaque album est un prétexte pour moi à découvrir un univers différent. Si je dessine un paysage, je dois en être entouré, avoir la certitude de ressentir son odeur, d'éprouver le sentiment de frissonner sous le vent. J'ai toujours voulu que le lecteur croit à mes dessins. Pour Martine, petit rat de l'opéra, j'étais allé voir Béjart à la Monnaie, j'ai assisté au cours de sa danseuse étoile Dolorès Laga Pour Martine à la voile, j'ai fait un stage de voile.» Paradoxal système: c'est cette véracité qui ouvre la porte au merveilleux et au rêve.

Bien sûr Martine a ses détracteurs: «trop parfaite, trop lisse, trop bourgeoise... Il ne faut pas faire lire ça à ses enfants car ils vont faire des dépressions...» En réalité, La fillette tient la dragée haute à la critique, forte d'un succès inconditionnel: 50 millions d'exemplaires et de traductions dans plus de 30 langues. Martine est l'archétype de la gamine de bonne volonté et obéissante. «Elle a un respect des autres, même quand elle commet des gaffes, elle répare. C'est important dans notre monde absurde où partout c'est l'agressivité, l'attaque. A certains moments, j'ai l'impression qu'elle existe. Les enfants aussi croient que Martine existe. Et l'invitent à leur anniversaire», sourit Marcel Marlier dont l'héroïne reçoit des déclarations d'amitié du monde entier. Le succès planétaire de son héroïne de papier glacé n'a pas écorné l'émerveillement premier de Marcel Marlier qui continue de poser sur sa petite star un regard de grand-père attendri.

© La Dernière Heure 2005