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À gauche, et à l’extrême-gauche, on le dit raciste, fasciste, islamophobe. Avec le flegme de ceux qui savent n’avoir rien à se reprocher, si ce n’est des idées à contre-courant, Pascal Bruckner accueille les critiques avec détachement. “Quand on veut tuer son chien, on dit qu’il a la rage, et quand on veut anéantir le débat…” Il laisse sa phrase en suspens, avant de faire remarquer que, tant dans Libération que dans Le monde, les papiers sur son dernier livre, Le racisme imaginaire, ont été plutôt positifs. Et, surtout, qu’ils ont le mérite d’exister, dans un univers médiatique où toute voix discordante sur le sujet est, automatiquement, étouffée ou vouée aux gémonies.

Ce livre, j’y pense depuis 2003. J’avais consacré un chapitre à ce thème dans un livre précédent, mais les attentats de 2015/2016 ont ramené la question au centre de l’actualité”, dit-il. “Dès le lendemain des attentats de Charlie, une partie de la gauche et de l’extrême-gauche ont convoqué un meeting contre l’islamophobie. On se demandait ce que ça venait faire dans le débat. Comme si, tout à coup, c’était la chose la plus importante du monde, de prévenir tout racisme anti-musulman, alors même que 12 personnes avaient été tuées à Charlie Hebdo, au nom du prophète soi-disant bafoué.

Au lendemain des attentats de Charlie, il y a pourtant eu des voix qui se sont élevées pour que, justement, il n'y ait pas d'amalgames, de récupération...

Oui, mais enfin, il faut quand même relativiser. Le "pas d'amalgame" est devenu le mot d'ordre, un cliché. Il ne faut pas faire d'amalgame mais on peut se demander si on aurait fait la même chose pour les chrétiens ou les juifs. Mais, surtout, il y a eu un certain nombre d'agressions en 2015, après Charlie Hebdo mais les actes anti-musulmans se sont effondrés – de 60 % - en 2016. Alors que les actes anti-chrétiens ont augmenté de manière exponentielle. Donc, globalement, ce qu'on peut dire, c'est que les Français se sont plutôt très bien conduits. On n'a pas égorgé d'imam dans sa mosquée, par contre, on a égorgé un prêtre dans son église l'an dernier. On n'a pas attaqué de lieux de culte à la kalachnikov. Tout cela n'a pas dégénéré en un mouvement de haine global, contrairement à ce que disent les intégristes.

© D.R.

Comment expliquez-vous que cette voix-là porte autant, dans ce cas ?

Parce qu'on aime bien se portraiturer en peuple xénophobe, raciste. Il y a une sorte de mauvaise conscience française qui consiste à dire que la France est abominable. Et puis parce que ces groupuscules, ou ces minorités, ont la voix des médias. Donc, ils ont la possibilité d'orienter la vision de notre pays dans uns en ou dans un autre. Il y a un troisième facteur, c'est qu'on est toujours content de découvrir un nouveau racisme. On a l'impression qu'il faut en inventer un chaque matin. Dès lors qu'on peut dénicher une nouvelle forme de discrimination, on la met sur la table et on dit "regardez, c'est affreux". Curieusement, et c'est ce que je relève dans le livre, on parle d'islamophobie, mais quand on égorge un prêtre dans son église, on ne parle pas de christianophobie. On parle d'intolérance religieuse ou de crime de haine, mais là, le qualificatif de raciste n'est pas appliqué, comme si, finalement, quand on touche les chrétiens, ça n'avait pas d'importance.

C'est juste deux poids, deux mesures, ou c'est que la voix de l'Islam est portée par des gens qui font beaucoup de bruit ?

C'est deux poids deux mesures, c'est une évidence. Et parce que l'Islam est vu, par une partie de la gauche et de l'extrême-gauche comme la religion des opprimés, ce qui est assez drôle quand on sait le niveau de vie du Qatar, de l'Arabie Saoudite et des Emirats Arabes Unis... La religion des pauvres. Pour toute une partie de la gauche et l'extrême-gauche, l'Islam, c'est le prolétariat de substitution. C'est la nouvelle classe ouvrière qui doit renverser le capitalisme. A eux, tout est permis et à nous, rien du tout.

On ne peut pas signer un livre comme celui-là sans être, d'office, mis dans le même sac ?

Effectivement, et ça illustre parfaitement la thèse de mon livre, qui consiste à dire que le mot "islamophobie" n'est qu'un moyen de faire taire les voix divergentes et d'empêcher qu'il y ait une discussion sur le sujet à l'intérieur du monde musulman. En Europe, évidemment, on ne risque pas grand-chose, peut-être une fatwa, mais dans les pays dit musulmans, le débat est beaucoup plus violent. Ce sont des gens qui risquent la mort, la réprobation et c'est beaucoup plus grave.

Il y a des gens qui sont prêts à prendre ce risque-là ?

Bien sûr, il y en a. Au Moyen-Orient, au Maghreb et même en France, il y a un certain nombre d'intellectuels français de confession musulmane, qui risquent leur vie. Mohammed Sifaoui, qui est journaliste. Walid Al-Husseini, Palestinien qui s'est réfugié en France pour persécutions religieuse, mais aussi Rachid Benzine.

Pourquoi ne sont-ils pas entendus ?

Ils sont entendus dans certains cercles, mais on les traite de traîtres. Ce sont des salauds, des collabos, des harkis, des supplétifs. Il y a aussi beaucoup de femmes qui veulent se battre dans des associations de défense des femmes musulmanes, mais elles sont montrées du doigt, on les presse de revenir au sein de la communauté, de ne pas embrasser les valeurs des infidèles que nous sommes.

Dis comme ça, ça a l'air sans espoir...

Non, parce qu'il reste quand même un espace de liberté, qui est le monde occidental. Ces gens-là peuvent s'exprimer, ils ont des lecteurs, ils sont écoutés. L'audience existe. Ce n'est pas sans espoir mais c'est un très long combat. Il ne faut pas oublier que le combat contre l'Eglise a pris quatre siècles, en France. Donc, je pense que c'est un combat de longue haleine.

Vous faites remarquer dans votre livre que l'Islam est une religion qui ne se remet pas en question. Vous évoquez le Concile Vatican II pour souligner que l'Eglise catholique l'a fait. Ce n'est pas audible, comme discours, dans l'Islam ?

Pas que je sache. Ce qu'il y a, c'est que le monde musulman est divisé entre chiites et sunnites. Le chiisme est une organisation pyramidale, comme le catholicisme, ce qui leur fait un point d'accord. Alors que le sunnisme est plus proche des protestants. Ce sont des églises éclatées et depuis la fin du kalifat, en Turquie, en 1924, il n'y a plus de centre. Le seul centre qui pourrait être réformateur, c'est l'Université d'al-Azhar, dirigée par le cheik Taieb, qui est le chef spirituel du sunnisme, qui a rencontré le Pape à plusieurs reprises. Là, il pourrait y avoir un mouvement de réforme. Mais on est très loin, pour l'instant, d'un Vatican II dans le monde musulman.

L'Arabie Saoudite, avec laquelle les pays occidentaux passent de gros contrats, est difficile à attaquer sur le plan religieux, par crainte des représailles économiques. Cela vient interférer dans une solution possible ?

Bien sûr. Le Qatar et l'Arabie Saoudite font l'objet de courtisaneries. Et même plus : les hommes politiques sont achetés par le Qatar. Dans « Nos très chers émirs », le journaliste Georges Malbrunot montre comment des hommes politiques de droite et de gauche appellent tel chef de cabinet à Doha, en disant que leur femme est fatiguée et qu'elle a besoin de vacances. On leur paie leur voyage en première classe et quinze jours dans un très bel hôtel. Donc, oui, il y a une corruption financière des élites politique vis-à-vis de ces pays et on leur abandonne, en quelque sorte, la gestion des cultes. Or, le wahabisme saoudien, c'est une des pires choses. Ils ont déversé des milliards pour répandre leur religion empoisonnée. Une religion de haine de la liberté, de la critique et de l'auto-examen. Il faudrait revoir tous nos liens avec l'Arabie Saoudite, qui a été la matrice du terrorisme.

Vous écrivez aussi "L'islamophobie, c'est le nom d'une blessure narcissique renversée en rancoeur". On se fourvoie complètement sur ce qu'on croit être ce rejet de l'islam ?

Oui, parce qu'on l'explique souvent par les conditions sociale. Ce sont les damnés de la terre, ils ont été relégués, après on l'explique par l'humiliation. Mais s'il y a eu humiliation, c'est bien parce que l'islam n'a pas été capable de prendre le tournant de la modernité et que cette religion qui se croit supérieure à toutes les autres a été vaincue par l'Occident au moment du colonialisme. Les Musulmans ont tenté une certaine forme de Renaissance à la fin du 19e siècle, mais ça n'a pas marché. La blessure narcissique, c'est de s'apercevoir que, pour une bonne partie du monde, l'Islam n'a aucune importance. Que c'est une religion parmi d'autres. Ce qui est insupportable pour des croyants qui pensent qu'au contraire, ils sont la dernière promesse adressée au monde et qu'après, tout le monde doit se convertir ou périr.