Livres/BD Quand Patrick Dewaere s’est donné la mort, le 16 juillet 1982, il n’avait que huit ans. Et pourtant, dit-il, “ C’est rentré dans mon cœur”. De sa filmographie, il ne connaissait rien, ou presque, mais Enguerrand Guépy a eu, ce jour-là, le sentiment de perdre un frère. Pendant des années, il a vécu avec cette béance et cette sidération. Il a écrit des livres – L’effervescence de la pitié, L’éclipse –, s’est construit une vie, mais toujours, la présence de l’acteur laissait comme une ombre. Pendant dix ans, il a réfléchi à la meilleure manière d’en parler, de l’écrire. Il a choisi le roman d’une dernière journée, celle où tout va basculer, et dans laquelle on lit en filigrane tout ce qui a fait de Dewaere l’homme fragile et le comédien surdoué.

Patrick Dewaere aurait eu 70 ans. En le disant, il y a comme une sidération… Qu’est-ce que ça vous inspire, à vous ?

"Je suis un peu comme vous, je me dis que le voir vieux, c’est impossible. Il pourrait, il devrait avoir 70 ans aujourd’hui. Mais comme tous les gens qui partent jeunes, on est marqué parce qu’on les voit jeunes éternellement. C’est le pouvoir de fascination qu’ils ont. Dewaere a ça : il est parti en pleine gloire, jeune, beau. Donc on n’arrive pas à se l’imaginer vieux, et pourtant il pourrait avoir les cheveux blanchis, être un peu ventripotent. Ou pas. Il serait amené à jouer des rôles de grand-père. Mais non : pour nous, il reste éternellement le jeune rebelle, révolté et exalté du cinéma français.”

C'est un personnage qui vous a longtemps hanté, vous avis mis du temps à écrire ce livre. Parce que vous avez mis du temps à trouver la manière de l'aborder ?

"Oui. On pourrait dire que je l'ai abordé de la manière la plus évidente, c'est-à-dire le dernier jour, mais ça n'a pas été aussi évident que ça à se mettre en place dans ma tête. J'ai eu du mal à trouver l'angle mais, au final, tout me ramenait à ce dernier jour. Plusieurs fois, j'ai envisagé d'autres choses. Notamment une uchronie, en pensant que Dewaere jouerait le rôle de Depardieu dans "Les Valseuses" et imaginer quel aurait été le destin de ces deux personnages, à l'aune de ce choix. J'ai abandonné assez vite cette idée. Il fallait que je sois confronté au personnage de Patrick Dewaere le dernier jour de sa vie. Le matin, il est en forme, il va pour jouer Marcel Cerdan et il meurt à 15h30.

Vous l'abordez sous l'angle de cette dernière journée, mais on lit, en creu, tout ce qui, tout au long de sa vie – frustrations, chagrin, perte - , a fait que cette journée sera la dernière... C'était un exercice compliqué ?

"J'ai fait des choix, je ne pouvais pas tout mettre. C'est un roman, pas une biographie... J'ai donc choisi des éléments qui me semblaient les plus intéressants pour l'aspect dramatique, ceux qui vont servir la narration. Pour moi, Patrick Dewaere, c'est vraiment quelqu'un qui pouvait être heureux cinq minutes et être déprimé l'instant d'après, par un rien. Dans le cours de la narration, je me suis servi de petites choses. Par exemple, il y a cette interview qu'il donne à un média québécois, quelques jours avant sa mort. A un moment, il a un mouvement de bras, sur la main du journaliste, suite à une question qui avait l'air totalement anodine mais qui le met complètement en branle. Mon roman, c'est ça : ces petits signes qui n'ont l'air de rien mais qui pour Dewaere ne l'étaient pas."


Vous étiez môme quand il est mort. Vous aviez huit ans à peine... Comment avez-vous été à ce point marqué que, des années plus tard, cette envie d'écrire est toujours là ?

"On m'a annoncé ça et c'est rentré dans mon coeur. L'image qui me vient, c'est quand vous entendez une musique que vous ne connaissez pas mais qui, tout à coup vous happe. Vous êtes pris et vous ne savez pas d'où ça vient. Moi, à huit ans, quand on m'annonce le suicide de Dewaere, j'ai vraiment un choc. Je me dis que je connais ce gars. Après, ma mémoire a sans doute recréé des choses, mais le choc, l'impression a toujours été là. Comme si Patrick Dewaere n'était pas quelqu'un d'extérieur à moi. Comme si un partie de moi-même qui venait de partir. J'ai éprouvé une sorte de sidération, comme si c'était un frère qui était parti... En plus, je n'ai pas forcément vu beaucoup de films mais je me souviens très bien de "Mille milliards de dollars" et "Coup de tête" qui passaient souvent à la télé. Mais "Série noire", je ne l'ai vu qu'à 22 ans. C'est vraiment quand j'ai travaillé avec son frère, Yves-Marie Maurin, que j'ai vu l'intégralité de la carrière de Dewaere. J'ai le souvenir, par exemple, d'avoir visité à 12 ans, une exposition à La Vilette, sur le cinéma. Il y avait le fameux extrait de "Série noire", quand il fait de la boxe, sur du Duke Ellington : de toute cette expo, la seule dont je me souviens, c'est ça. Ce livre, c'est un peu la somme de tout ça."


Sa mort était, en plus, d'une brutalité et d'une violence folle. D'autant que c'était son choix. Quand on enfant, c'est quelque chose qui marque plus encore ?

"Je ne sais pas c'est la violence, le suicide, a joué un rôle. Le suicide, la balle dans la bouche, je ne me rappelle plus trop, de ça. Dans mon entourage, il y avait un oncle qui lui ressemblait pas mal et qui n'était pas forcément aimé dans ma famille. De même, Dewaere, ils avaient du mal à le cerner et, pourtant, ils étaient un peu fracassés aussi. Je me souviens d'une de mes tantes qui dit "Ca devait arriver, il était fou". J'ai trouvé ça totalement injuste."

Ce suicide, vous ne l'abordez pas frontalement, ou très peu dans le livre. Pourquoi ?

"Pour le coup, ça a été une grosse réflexion. Je me demandais si je devais y aller franco, sur le suicide. Et puis, pendant l'écriture, j'ai eu le sentiment que je ne devais pas en mettre plus. Ce que j'aime, chez Dewaere, c'est que c'est quelqu'un qui va très loin, mais qui a toujours une forme de pudeur. On le voit nu, il fait des rôles de fou, mais il y a de la pudeur. C'est peut-être pour ça que je n'ai pas eu envie de décrire la cervelle qui explosait. Ce n'est pas mon style, dans ce livre. Je n'ai pas choisi un côté trash et, finalement, je pense que ça correspondait plus au personnage. Le suicide, ça reste quelque chose d'incompréhensible : on peut tout imaginer, mais on n'aura jamais les raisons."

Vous ne nommez jamais Dewaere, vous dites "il ". Ce n'était pas utile ?

"C'est comme quand vous attendez quelque chose, vous vous demandez "Quand est-ce qu'il va le dire ?", ça vous maintient en tension. J'ai eu l'impression que le livre n'était fini que quand on pouvait le nommer. Dire "Patrick Dewaere", c'était un vrai clap de fin. Ne pas le nommer, ça résumait aussi un peu sa carrière, avec ce problème de reconnaissance, celui d'être pris pour un autre, de ne pas être pris pour ce qu'il est réellement... C'est aussi la manière dont, nous, on le voit : un fauve, plus ou moins fauve, d'ailleurs. Le nommer, c'était le retrouver en tant qu'acteur génial qu'il était, qu'on sorte un peu des problèmes de l'enfance, des viols, des mensonges. Qu'il réexiste un peu mieux."

Dewaere versus Depardieu, c'est quelque chose qui a été pesant dans sa vie ? Comme une forme d'injustice ?

"Ca a pesé dans sa vie, mais je ne crois pas qu'il avait un ressentiment contre le succès de Depardieu. Je pense que ce qu'il n'acceptait pas, c'est que systématiquement, on lui préfère Depardieu. Que la profession ait tendance à le récompenser et pas lui. Mais sur le talent, le génie de Depardieu, il n'avait pas de problème. Il avait le sentiment d'être au même niveau et il ne comprenait pas pourquoi lui n'avait pas le même degré de reconnaissance. L'affaire Patrice de Nussac (qui révélera le mariage de l'acteur, alors qu'il avait promis la discrétion, et à qui Dewaere mettra un coup de poing. La profession va longtemps bouder l'artiste, NdlR), ça a pris des proportions tout autre. Quand il n'a pas eu de prix pour "Série noire », il a été extrêmement blessé. Nommé au César, c'est Claude Brasseur qui l'aura pour "La guerre des polices". En 1982, son rapport avec Depardieu s'est tari. Ils ne sont plus potes comme à l'époque du Café de la Gare et des "Valseuses".


Vous n'auriez pas écrire un livre comme celui-là sur n'importe qui... Parce que c'était lui, parce que c'était vous?

"Tout à fait, j'ai presque envie de vous dire que Dewaere et moi, c'est une terrible histoire d'amour. Ce livre, c'était peut-être un moyen de la parachever, cette histoire d'amour. J'ai travaillé avec un de ses frères, à une époque. J'ai été amené à rencontrer des membres de sa famille, notamment sa mère. Ca, plus le fait que Dewaere a toujours été dans ma vie, même de loin, a fait comme un transfert. Je me suis totalement identifié à lui dans ses problèmes, ses névroses, ses obsessions. Des choses aussi bêtes que la peur de l'abandon. J'avais l'impression d'être sur un même axe que lui, celui des gens un peu fracassés, qui n'ont pas eu une enfance très stable. Ce n'est pas mon porte-parole, mais presque. Dans ses films, il y cette sorte de violence que l'on ne comprend pas, parce que l'on n'arrive pas à savoir pourquoi on est mal."

"Dewaere, ça s'affronte sur un ring", dites-vous. Comme en boxe, on tourne autour, il y a l'observation, et puis les coups, ceux qu'on donne et ceux qu'on reçoit ?

"Absolument. Il y a un round d'observation, qui peut durer très longtemps, mais à un moment donné, il faut qu'il y ait match. Avec la possibilité de se prendre quelques coups. J'ai l'impression que Dewaere m'a laissé écrire ça parce que j'ai accepté de l'affronter. C'est peut-être une explication un peu fumeuse, mais c'est ce que je ressens."