Livres/BD

Trente ans après, l'écrivain répond enfin à l’injonction de sa mère, “ Arrête avec tes mensonges”. Il jure, dans son dernier roman, de dire toute la vérité…

S’il a tellement écrit sur “ la brûlure amoureuse, la rupture, le manque, la disparition, la difficulté ou la nécessité d’être soi”, c’est qu’à 17 ans, Philippe Besson s’est brûlé, a rompu, vécu le manque, souffert de la disparition et éprouvé la nécessité d’être lui. D’être un jeune homosexuel vivant dans une petite ville de province, – Barbezieux, au sud de la Charente – où il prend très tôt conscience qu’il n’y en a pas d’autre comme lui. Du moins le croit-il, jusqu’à ce que Thomas, le taciturne, celui sur lequel coulent les regards des filles, lui ouvre son cœur. Hiver et printemps 1984, leur histoire sera aussi brève qu’intense. Car pour Thomas, pas question qu’elle dure, ni, surtout, qu’elle se sache.

Ce livre semble être l'aboutissement ou la somme de quelque chose. Comme si vous aviez été retenu l'écrire jusqu'à aujourd'hui...

Non, je n'ai pas été retenu. Evidemment, cette histoire apparaît en filigranes dans beaucoup d'autres livres mais je n'avais jamais éprouvé le besoin de la raconter directement. La preuve en est que je l'ai racontée indirectement ; mais là, il se trouve que j'ai été rattrapé par le réel. A un moment donné, il y a ce jeune homme - le fils de Thomas - qui vient, qui me rapporte cette histoire et qui réveille ce souvenir de jeunesse, qui n'est pas très enfoui, d'ailleurs. Du coup, la nécessité s'est imposée de le raconter. Mais je n'avais pas cherché à ne pas le faire. Et maintenant, je me suis trouvé dans l'obligation de le faire. Parce que, ce que ce jeune homme m'apporte, c'est la fin de l'histoire. Je ne sais pas écrire un livre si je n'ai pas la fin. Donc, là, je savais que le livre pouvait exister. En même temps, ce qui est très frappant, c'est que c'est comme une boîte à musique : elle est fermée, vous l'ouvrez, la musique joue et tout revient. Quand j'écris un roman, je fais appel à mon imaginaire. Là, d'un coup, j'ai compris que c'était la mémoire, mon matériau de base. Tout m'était donné ou redonné. L'histoire préexistait, il n'y avait plus qu'à écrire. C'était très simple, d'une certaine manière.


C'était vraiment simple ? Les difficultés ne sont pas venues en cours d'écriture ?

Non, c'était vraiment désarmant de simplicité. L'imagination, parfois, demande des efforts. Mais là, je n'ai eu à me préoccuper que de la langue, du style, du rythme, de l'agencement, des aller-retour entre le passé le présent. Je me suis laissé porter, j'ai accepté l'abandon initial. A partir du moment où j'ai lâché prise, où j'ai décidé de ne rien cacher, de ne rien biaiser, j'ai ouvert les vannes et c'était assez simple. Je n'avais pas d'effort à faire pour tout retrouver, y compris les sensations. Je me suis senti porté. Il y avait une forme d'éblouissement, d'ébahissement. Moi qui ai toujours été très réticent face à l'autofiction, j'ai compris pourquoi les gens en écrivaient. Après, des questions surgissent, évidemment. Mais ce n'était pas difficile, parce qu'en plus, la mémoire que je racontais n'était pas douloureuse. Ce livre est tout sauf un livre de règlement de compte. Si j'avais eu une jeunesse atroce, une enfance malheureuse, une adolescence violente, si j'avais à me plaindre d'une psychose, d'une névrose ou d'une violence subie, ça aurait été compliqué à raconter, mais, moi, je racontais un truc heureux. Même si l'histoire finit mal, les deux tiers du livre, c'est quand même une histoire d'amour. On est toujours porté quand on raconte quelque chose qui s'est bien passé.

Si c'est à ce point personnel, pourquoi classe-t-on ce livre dans les romans ?

Je ne suis pas sûr qu'il faille appeler ce livre un roman, d'ailleurs. Je ne pense pas qu'il mérite ce qualificatif. Il le mérite parce que, par la force des choses, il y a des noms qui ont été changés, des situations qui ont été modifiées. Et puis, parce que la mémoire est aussi recomposée. Il y a donc, ici ou là, des endroits qui relèvent, sinon de la fiction, en tous cas de la réécriture romanesque d'une histoire. Mais je ne vais pas me cacher derrière mon petit doigt : c'est absolument et intégralement autobiographique. Cette histoire m'est réellement arrivée.

Le romancier n'a pas eu la tentation de changer la fin ? En 2007, vous avez le numéro de téléphone de Thomas en main. Vous pouvez l'appeler, mais vous ne le faites pas...

Non, je ne le fais pas, et pour plusieurs raisons. D'abord, parce qu'à ce moment-là, je vis avec quelqu'un. Je me dis qu'appeler, c'est trahir ou considérer que ce que je vis ne suffit pas, que je suis en train de condamner une histoire. Ensuite, j'ai compris, à ce moment-là, que les deuxièmes chances, ça réussit rarement. Il y a très peu de chance que, si j'appelle, l'histoire recommence là où elle s'est arrêtée, surtout qu'il est écoulé plus de 25 ans. La probabilité de la déception, de la désillusion, est énorme. Je me suis dit qu'il valait mieux garder un bon souvenir qu'avoir la terrible révélation de ce que nous sommes devenus et de la façon dont nous aurions mal vieilli. En fait, j'ai peur, je ne veux pas y aller parce que je me dis que ça va saccager mes souvenirs. Ca va endommager ma mémoire et je ne veux pas ça. Et puis, ça confronte avec cette question fondamentale, qui est tout le livre : Qu'est-ce que j'ai fait de mes 17 ans ? Est-ce que j'ai tenu les promesses ou est-ce que je les ai trahies ? Et que sont mes amours devenues ? Ces questions-là, il vaut mieux, parfois, ne pas se les poser trop frontalement parce que sinon, on peut se faire mal. Je pense que j'ai bien fait de ne pas l'appeler en 2007, mais maintenant que je ne peux plus le faire, c'est un regret.

Vous n'avez pas culpabilisé en vous disant que si vous l'aviez appelé, il ne se serait peut-être pas mort aujourd'hui ?

Non. Parce que c'est lui qui a décidé de son destin, pas moi. Il a choisi cette vie – elle s'est imposée à lui – de mutilations, de secrets, d'autocensure, que les circonstances lui ont imposé. Et, depuis le début, je sais que je n'ai aucune influence là-dessus. C'est d'ailleurs ça le coeur de l'histoire : au fond, je comprends que je n'y arriverai pas, que ça ne sert à rien. Je n'ai pas de culpabilité, mais de la tristesse à constater que personne d'autre que moi, non plus, n'y est arrivé. Ce livre est aussi écrit pour les gens qui, à un moment, sortent de cette forêt. Dans les rencontres que je fais, des gens viennent me dire qu'à 15 ans, ils avaient compris qu'ils préféraient les garçons, mais que, quand même, ils se sont mariés, qu'ils ont fait des enfants. Et qu'à 40 ou 50 ans, ils ont décidé d'assumer et qu'ils ont envoyé valdinguer la famille. Je trouve ça à la fois très beau, très courageux, mais en même temps terrible, parce que ça signe 25 années de souffrance. Et puis, surtout, je pense à la femme et aux enfants de cet homme-là. Mais, au moins, ils ont choisi, finalement, d'être en accord avec eux-même. Mais Thomas, non, jamais.

Comment expliquer que ce soit encore aussi difficile, aujourd'hui ? Cela tient aux individus ? A la société dans laquelle on vit ? Aux deux ?

Chez Thomas, il y avait plein de choses. D'abord, l'époque et le lieu dans lequel on vit. Les années 80 et une zone rurale, une petite ville au sud de la Charente. C'est très difficile d'assumer publiquement dans un endroit où tout se sait, se répercute, est commenté et où il y a encore une sorte de jugement moral qui est porté sur le mode de vie. Il n'avait pas envie d'affronter le regard des autres, l'opprobre, la moquerie, la violence. Toutes choses que moi j'ai affrontées. Après, il y a un déterminisme social. Il est le fils du paysan, qui doit reprendre la ferme familiale. Son histoire est écrite, elle l'a été par quelqu'un d'autre que lui et il doit suivre ça. Il n'a pas de possibilité de déroger au destin qui lui a été tracé.

Il finira par le faire, quand même...

Oui, à ce moment-là dans sa vie, c'est impossible d'échapper à ce qu'on a décidé pour lui. Que ça soit encore vrai aujourd'hui, c'est ça qui me sidère. Que 35 ans après, on puisse penser que ça existe toujours... Je rappelle quand même qu'une des premières causes de suicide chez les adolescents, aujourd'hui, en 2017, c'est la découverte de leur homosexualité. Ca reste très difficile d'affronter le regard des autres, parce que, d'abord, on a envie de ressembler, pas de dissembler. On a envie d'être admis par les autres, pas d'être rejeté. On est ultra minoritaires et on sait que la vie ne sera pas aussi simple que pour les autres. Tout ça fait que ça reste compliqué. Les gens ne comprennent pas une chose, c'est qu'on est jamais sûr de la réaction de son entourage. Moi, effectivement, je me doutais que quand je le dirai, ça n'allait pas trop mal se passer. Mais il y a des situations où ça se passe extraordinairement mal. On n'est jamais sûr de la réaction que l'on va susciter en le disant et le « jamais sûr » change tout. J'ai fait un documentaire sur l'homophobie, j'ai interrogé des jeunes gens qui étaient dans des refuges. Ils avaient 16 ou 17 ans et, du jour au lendemain, on les a mis dehors. Ce livre, c'est peut-être ça aussi : on est toujours sauvé par les livres, les chansons, les films des autres. Se dire qu'on n'est pas tout seuls. Surtout dans un petit village où tu sais qu'il n'y en a pas d'autre comme toi.

Si cette histoire s'était passée à un autre moment – là, vous allez finir votre cycle d'études, entrer à l'université – elle aurait pu être autre ?

Oui, mais en même temps, elle n'aurait pas pu se passer à un autre moment pour lui. Il ne choisit de se lancer dans l'histoire que parce qu'il sait qu'elle se termine, que l'échéance est fixée : c'est le bac. Il me dit « Parce que tu partiras et que nous resterons ». Il le sait avant moi, que je partirai et qu'il restera. C'est une phrase que je n'ai pas inventée. On ne peut pas faire plus beau et plus terrible que ça. Elle contient une prémonition, elle dit l'infériorité et le déterminisme social. Elle dit que j'aurai droit à l'affranchissement, à l'émancipation, à l'envol, tandis qu'il restera les pieds dans la glaise, là où tout a commencé. Mais en même temps, cette phrase dit l'élan amoureux et la fin de l'amour.

Et donc, qu'est-ce que vous avez fait de vos 17 ans ? Avez-vous trouvé des réponses qui vous satisfassent au point qu'aujourd'hui, vous pouvez écrire sur autre chose ?

En tous cas, j'ai eu le sentiment que je ne m'étais pas trahi. Quand je revois celui que j'étais à ce moment-là, les ambitions ou les rêves que je pouvais avoir, j'ai l'impression que ça s'est plutôt bien passé. J'ai l'impression que je suis très en accord avec moi-même aujourd'hui, je fais un métier qui me plaît, j'ai voyagé... Il y a tellement de gens qui se disent qu'ils ont voulu des choses mais qui ne les ont pas obtenues, qui se sont enfermés dans un carcan. Moi, au contraire, toute ma vie a été une espèce de quête de liberté, en ce sens que je ne voulais être enfermé dans aucune chapelle, aucune obligation. Je n'aime pas l'idée de l'obligation, du devoir. J'ai construit ma vie pour tenter d'y échapper et j'ai l'impression que ça ne s'est pas trop mal passé.

Et que sont vos amours devenues ?

Ce qui est terrible, c'est que je fais partie d'une génération qui a connu la grande décimation. J'ai vu tellement de gens mourir... Cette question « Que sont mes amours devenues » ou « Que sont ceux de ma jeunesse devenus », en général, la réponse, c'est « Ils sont morts ». Beaucoup. Donc, très vite, j'ai eu cette notion de la perte, du fait que les choses ne dureront pas. Toutes mes amours sont placées sous le signe de l'éphémère, à la fois parce que homosexuel – avec l'idée d'être un homme sans descendance et sans durée. Homosexuel des années 80, on sait qu'on ne se mariera pas et qu'on n'aura pas d'enfant. On vit aussi avec l'idée de la multiplicité des partenaires, ce qui ajoute à l'éphémère. On s'amuse, on rigole, mais rien ne dure. Et puis, on ajoute à ça l'épidémie, la maladie, qui fait qu'on rencontre des gens dans des bars et qu'on les retrouve dans des cimetières. Donc, j'ai toujours vécu avec cette idée de l'éphémère. Jusqu'à l'âge de 45 ans, je n'ai pas imaginé que ma vie se passerait avec quelqu'un et qu'un amour pouvait durer. Jusqu'à l'avant-dernier, dont j'ai appris la mort il n'y a pas longtemps... Et puis là, les hasards de la vie font que je vis avec la même personne depuis maintenant cinq ans et que je me dis que, donc, ça peut durer. C'est un changement considérable, pour moi. L'idée qu'un attachement peut se construire, peut ne pas être un encombrement ou une succession de compromis. Mais il me reste quelque chose des premières années. De ce « rien ne dure ».

Vous vivez avec cette potentialité que ça ne durera pas ou bien vous voulez croire que ça peut durer ? Ce ne sont pas les enfants qui font durer un couple...

Je veux croire que ça peut durer. Je pense, au fond de moi, que ça va durer. Effectivement, les enfants ne doivent pas être le ciment d'un couple, mais il y a quand même cette idée que quelque chose a été créé en commun. Ce lien là ne disparaîtra jamais, même si vous divorcez, même si vous vous détestez, dans tous les cas, il reste un lien. Mais dans l'homosexualité, ça n'arrive jamais. Il y a un truc tout bête dans l'homosexualité, c'est « Ca s'arrête avec moi ». C'est une phrase bizarre, quand même... Et puis, j'ai toujours peur que les gens meurent. Ma vraie panique, c'est ça : je pense toujours que les gens me seront retirés, que ça finira, qu'il va se passer un truc – accident, maladie – qui va faire qu'on va me retirer quelque chose.

Mais ça, ça n'est pas lié à l'homosexualité...

Non, c'est lié à moi. Et ça, quand on l'a, à ce point-là, on a beau faire tout ce qu'on veut, rien ne changera. Et rien ne me rassurera. A propos de mes livres, on me demande parfois si je pense à la postérité. A vrai dire, je m'en fiche. Mes livres seront peut-être encore dans des librairies ou des bibliothèques quand je serai mort, mais l'après n'existe pas. Ce n'est pas grave, j'ai fini par m'y faire.

Du coup, vous vivez plus intensément l'instant présent ?

Oui. En tous cas, moi, j'ai essayé de le vivre... C'est l'idée de danser au bord du volcan. Vous savez qu'il y a un volcan sous vos pieds, mais ça ne vous empêche pas de danser.

Dans ce livre, il y a des passages où vous parlez très crûment de sexe. Vous avez pensé à ceux – vos proches – qui vont vous lire ?

Oui, l'honnêteté m'oblige à répondre oui. La première personne à laquelle j'ai pensé, c'est ma mère. C'était d'ailleurs ma seule inquiétude, parce qu'il n'y avait rien dans ce livre qui était de nature à lui porter préjudice. Elle n'a pas été choquée, du tout, par le livre. Ni par la crudité de certains passages, parce que ce n'est pas une Sainte-Nitouche et qu'elle s'imagine bien comment les choses se passent. En revanche, son désarroi venait du fait qu'elle n'avait pas vu... Elle m'a dit « J'en ai appris des choses ». Elle était troublée, quoi.

Et les lecteurs ? Il y en a peut-être qui vont vous découvrir avec ce livre...

Absolument. D'une manière générale, quel que soit le livre qu'on écrit, il faut s'empêcher de penser au dehors, à la façon dont il va être reçu et lu. Parce que sinon, on ne fait pas un livre, on fait un objet pour plaire. Un livre n'est pas un produit, une marchandise. C'est quelque chose d'éminemment intime. On écrit ce qu'on peut, ou ce qu'on doit écrire. Je tiens beaucoup à la solitude et à la sauvagerie exigée par l'écriture. Je me retranche, je ne parle pas aux gens, y compris les plus proches, de ce que je suis en train d'écrire. Je suis très jaloux de mon secret de l'écriture. Ensuite, quand je raconte une histoire comme celle-là, c'est évidemment une histoire d'amour mais c'est aussi une histoire de sexe et de sensualité. Il aurait été malhonnête de passer sous silence l'attrait physique qu'il y a eu entre les deux garçons. Ca aurait voulu dire quoi, si je ne l'avais pas fait ? Que j'avais une espèce de honte rétrospective ? Ou que c'était sale ? Est-ce que je suis tellement de transgression ? Non. Il ne s'agissait pas d'être inutilement trash ou exagéremment explicite, mais il s'agissait d'être net, franc et sans détours. Et puis, je voulais qu'on comprenne ce que c'est que la sensualité chez les gens de 17 ans. C'est une sensualité avide, gourmande. Enfin, c'était aussi ma façon de rendre hommage à Hervé Guibert, que j'évoque dans le livre . Il a toujours raconté la sexualité de manière crue, franche, directe, visible.