Livres/BD Philippe Labro signe sur sa mère un court et bouleversant récit. Il dit ses doutes, l’amour des siens et de son métier.

Le roman de sa vie, cela fait des années que, de livre en livre, Philippe Labro en écrit les chapitres. Une jeunesse américaine dans L’étudiant étranger et Un été dans l’Ouest; roman du père dans Le petit garçon; dépression d’adulte dans Tomber sept fois, se relever huit. Pourtant, à 80 ans, il lui restait un sujet ô combien important à aborder : la mère. Netka, soleil de sa vie, Netka la secrète sur le passé de laquelle flottaient des zones d’ombres que le romancier tente ici de dissiper. Si, au fil de l’écriture, difficile, des questions se sont ajoutées aux questions, on le sent aujourd’hui apaisé et heureux, surtout, d’avoir pu mettre des mots sur les mystères et les non-dits d’une femme qu’il a aimée par-dessus tout.

On sent votre envie de poser des questions à votre maman, mais que quelque chose vous retenait. C’était quoi ? De la pudeur ?

"Oui, je n’allais pas non plus la brutaliser. Quand j’ai commencé à poser beaucoup de questions, elle était déjà assez âgée, assez fragile. Je n’étais pas là pour faire le détective. Ça se passait de façon feutrée, on parlait d’autres choses, les enfants, la famille. C’est une simple question de rapports humains et de tendresse. Je ne venais pas voir ma mère pour simplement lui arracher des informations sur un passé dont, visiblement, elle ne souhaitait pas parler. Par pudeur, par décence et par un sentiment d’humiliation qu’elle avait subie pendant une partie de sa vie. Elle avait cette force de considérer que son passé lui appartenait, qu’il était derrière elle et qu’on n’avait pas besoin de l’étaler aux yeux, même, de ses propres enfants."

On sent votre étonnement à certains moments, notamment quand vous découvrez une carte de presse à son nom…

"La première découverte a été le nom exact de son père, de ses origines. La puissance de cet homme et la précarité de la relation qu’il a eue avec ma grand-mère, que je n’ai évidemment pas connue. Mais la carte de presse, quand même… Voilà une femme qui m’adorait, qui conservait tout ce qui me concernait, les papiers à mon sujet, les articles. Elle était la première à qui j’envoyais mes bouquins, elle savait tout ce que je faisais. Mais jamais elle ne m’a dit " Mais tu sais, Philippe, moi aussi… " Évidemment, elle ne l’a pas fait aussi longtemps que moi et ce n’était pas la même sorte de journalisme, mais enfin, elle aurait pu me dire qu’elle avait écrit des comptes-rendus de pièces de théâtre. Pourquoi ce silence ? Parce qu’elle avait choisi d’être là pour aimer ses enfants, les aider. Elle ne voulait pas brandir une forme de colifichets de sa jeunesse. C’est une forme extraordinaire de modestie."

A la page 100 de votre livre, vous dites "La lycéenne qui noircissait des carnets va cesser d’écrire". On sent comme un regret…

"Je pense qu’elle le regrettait mais qu’elle a enfoui son regret sous la forme la plus forte de l’amour qu’elle avait pour son mari et pour les enfants qu’elle faisait avec lui. Elle a littéralement choisi de ne plus s’occuper de ce qui aurait pu être une vocation littéraire et poétique. Et moi, de mon côté, j’ai un petit regret en énonçant ces quelques phrases, parce que je me dis que d’avoir été une mère si attachée, dévouée, l’a empêchée d’écrire un peu et d’avoir une forme d’indépendance."

En découvrant son histoire, on se dit que c’est là une vie bien romanesque !

"Oui, même s’il reste des pans obscurs qui ne seront jamais éclaircis. Par exemple, comment ma grand-mère et cet homme, mon grand-père, se sont-ils rencontrés ? Elle était une petite institutrice venue du Doubs et lui un richissime magnat polonais venu de Biélorussie… Dans une lettre que ma mère écrit à mon père, elle lui dit " Il me semble que ma vie est un roman qui a débuté par un autre roman ". Tout ça fait quelque chose de passionnant qui intéresse l’enfant - son enfant - que je suis et aussi le journaliste et romancier."

Ce livre oblige chacun des lecteurs à se poser des questions sur sa propre famille, sur ses propres parents. Vous vous rendiez compte que le livre à une portée plus grande que celle de votre propre histoire ?

"Si vous me le dites, j’en suis très heureux. Effectivement, il y a deux questions de base qui sont, d’une part, qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? Que savons-nous véritablement des jeunesses de nos parents ? Et puis, la deuxième question, fondamentale et universelle : les ai-je assez aimés ? Ai-je été assez généreux pour ne pas m’occuper uniquement de moi, de ma famille, de ma carrière ? Cette question que tout le monde se pose une fois qu’ils sont partis…"

Vous évoquez aussi la difficulté à écrire ce livre et l’épisode de rechute dans la dépression. Vous parlez "d’irritation d’ordre professionnel". Vous en étiez où dans votre carrière à ce moment-là ?

"J’ai toujours refusé le mot carrière ! Disons plutôt dans mon chemin, mon travail. Une dépression ou une rechute n’intervient pas uniquement pour une seule raison. J’éprouvais un très grand doute sur ce que j’écrivais, je trouvais ça très mauvais, très répétitif. Mais, deuxièmement, à ce moment-là, j’avais la sensation que je perdais un peu de l’influence ou de la présence que je pouvais avoir dans les médias, qu’on s’occupait un peu moins de mon avis. Et puis, mon âge : je faisais partie d’une génération qui, peu à peu, s’effritait. Ça n’a pas duré très longtemps, parce que de nouvelles responsabilités sont arrivées et je suis sorti de cette dépression. Il y a quelque chose de complètement irrationnel dans une rechute, ça peut venir d’un héritage génétique beaucoup plus que du comportement situationnel. Là, je me suis interrogé : d’où ça vient ? Est-ce cette somme de mélancolie du sang slave et polonais ? Est-ce que c’est la propre neurasthénie de mon père ? Il l’était profondément, dévoré par l’inquiétude. Ils ont planté quelques graines. C’est l’un des sujets les plus passionnants de la vie : à qui dois-je à la fois le positif et le négatif ?

"Johnny a un moral d’acier et il se bat"

Parmi les innombrables choses que Philippe Labro a faites dans sa vie professionnelle, il y a, aussi, l’écriture de chansons. En l’occurrence pour Jane Birkin et pour… Johnny Hallyday, son ami, auquel il fut le premier à offrir un album tout entier, Flagrant Délit (1971), contenant notamment, le tube Oh !, ma jolie Sarah. Les deux hommes sont toujours restés proches et, de loin en loin, le journaliste et auteur a signé des titres - Mon Amérique à moi, Ne tuez pas la liberté, Pardon - pour son pote désormais installé aux USA. Ce qui ne l’empêche pas de prendre de ses nouvelles régulièrement." Ce que je sais de lui - parce que je ne l’ai pas tous les jours au téléphone - c’est qu’il a un moral d’acier et qu’il compte bien venir faire sa tournée des Vieilles canailles", confie Philippe Labro. "Médicalement, je ne sais rien, parce qu’il ne se livre pas. Nous savons tous qu’il se bat contre un cancer mais pour vous dire le vrai, si j’en savais plus, je ne le dirais pas, parce que c’est un ami et qu’à un moment donné, il ne faut pas trop afficher ces choses-là. C’est douloureux pour lui, pour sa femme, pour ses enfants. Laissons-les se battre et souhaitons-leur du courage."

Langue de bois s’abstenir

Derrière ces mots de Labro, on sent poindre cette volonté, farouche, de regarder devant, d’aller de l’avant. Comme il l’a toujours fait. Pour preuve, ces nouvelles responsabilités qu’on lui a confiées à la télévision, sur C8, chaîne du groupe Bolloré. "En gros, je partage ma vie entre trois ou quatre activités journalistiques, ma vie d’écrivain et celle de père et de grand-père. Depuis quatre ou cinq ans, j’ai un peu changé mes agendas pour me consacrer plus à ceux que j’aime", dit-il . "Mes activités, c’est une page entière par semaine dans Cnews Matin , un gratuit distribué à 800,000 exemplaires par jour à Paris. J’y raconte la semaine que j’ai vécue, en toute liberté. Deuxièmement, une ou deux fois par semaine, je donne au site du Point une chronique vidéo. On vient me filmer dans mon bureau, j’y parle des avatars de Trump, du foot, de ce que je veux. Troisièmement, et c’est très important pour moi, il y a cette émission de télévision qui s’appelle Langue de bois s’abstenir qui met en scène quatre journalistes, deux de droite, deux de gauche avec moi comme meneur de jeu. Une fois par semaine, nous traitons, pendant 50 minutes, des sujets que j’ai choisis. C’est une vraie émission politique, de débat, diffusée très tard le mercredi, mais qui recueille entre 100 et 130,000 spectateurs. Ça m’amuse et m’excite beaucoup parce que ça me permet de rester au contact de l’actu et de mes confrères. Et puis, par ailleurs, compte tenu de tout ce que j’ai vu, entendu, vécu, je suis en permanence dans une télé à droite, une radio à gauche, pour parler aussi bien des États-Unis que du 50e anniversaire de Kennedy. On vient me chercher pour ma mémoire et tous les gens que j’ai pu rencontrer. Bref, j’ai une petite - enfin, petite… - vie médiatique qui m’amuse et m’intéresse. Et qui me permet d’envoyer mon ascenseur à tous ceux qui m’ont aidé."