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Isabelle Aubry témoigne pour que d'autres victimes survivent

BRUXELLES Trois pages. Il suffit d'un premier court chapitre de trois pages pour sentir la violence du choc. Ce livre est un coup de poing en plein plexus solaire, un témoignage qui vous laisse K.-O. debout. Car Isabelle Aubry, dont on découvre l'histoire au fil de ces pages, n'est pas un personnage de fiction, mais une femme qui a traversé toutes les épreuves et qui, jusqu'ici, n'avait pas jugé utile d'écrire son passé. Si elle a accepté de se raconter à Véronique Mougin pour le compte d'Oh ! Éditions, c'est pour une et une seule raison : venir en aide aux enfants qui, comme elle le fut, sont victimes d'inceste. La première fois, Isabelle avait six ans. "Je me tais parce que je suis une enfant et que Renaud, l'homme qui chaque soir me viole et me prête à qui veut, c'est mon père ", écrit-elle.

"Ça ne m'apportait rien de raconter cette histoire, que j'ai travaillée en thérapie ", glisse-t-elle, d'une voix douce. "Me repencher sur tout ça a plutôt été un fardeau. Certains moments ont été vraiment douloureux. " Alors, comme toujours et comme pour se protéger, elle va sortir d'elle-même et parler de cette enfant meurtrie comme d'une autre, une étrangère. "Beaucoup de victimes me disent qu'elles se sentent coupées en deux. C'est un système de défense comme un autre... Je ne le cache pas : j'ai aussi accepté ce livre parce que c'est un éditeur qui fait de gros tirages. Je voulais vraiment que ce soit utile à plein de gens. "

Si Isabelle Aubry a pu se reconstruire, malgré des années d'abus sexuels du fait de son propre père mais également d'amis à lui, c'est grâce à de multiples thérapies, des rencontres et une histoire d'amour qui lui a redonné confiance. "Je crois que si je n'avais pas eu d'enfant, j'étais perdue. Ma maternité a été un moment crucial. J'avais besoin d'être en charge d'une vie pour que la mienne vaille quelque chose. À partir de ce moment-là, je ne pouvais plus faire marche arrière, je devais tenir debout. J'avais mon fils qui était là et il n'était pas question qu'il soit malheureux à cause de moi. Mon objectif était d'arriver à ce qu'il devienne un être humain bien dans sa peau, épanoui. Que je casse le fil de l'inceste et que je reparte sur une base saine. "

Grâce à une vie plutôt confortable, au côté d'un mari aimant, Isabelle, au sortir d'une thérapie, se met à chercher sur le Net des sites venant en aide aux "survivants de l'inceste ". Et elle ne trouve... rien.

"Le combat, c'est le moteur qui donne un sens à ma vie, aujourd'hui. Qu'est-ce que je peux espérer d'autre qu'aider les gens ? " Pour ce faire, elle crée un site Internet et une association, AIVI (Association internationale des victimes de l'inceste). "On milite pour que l'on change les lois, pour une meilleure prise en charge des victimes, une meilleure connaissance de l'inceste. Mais on n'aide pas, on ne se substitue pas aux services publics puisque l'on estime que c'est leur rôle d'aider. "

Pour Isabelle Aubry, ce qui fait de l'inceste un sujet toujours tabou aujourd'hui, c'est qu'il touche à l'un des fondements de notre société : la famille. "Très souvent, dans les médias, on confond pédophilie et inceste" , dit-elle encore. "La pédo-criminalité, c'est le méchant qui s'attaque à nos enfants, c'est l'autre. Dans ce cas-là, la famille fait bloc et se ligue contre le méchant. Quand c'est de l'inceste, la famille passe avant tout. Neuf fois sur dix, on rejette la victime au profit de la cohésion familiale... "

Isabelle Aubry, La première fois, j'avais six ans..., Oh ! Éditions. AIVI cherche à créer un groupe de parole en Belgique. L'association cherche deux victimesou proches pour l'animer.Écrire à groupes@aivi.org.



© La Dernière Heure 2008