Livres/BD Jean Piat titille Beaumarchais, son auteur fétiche, au cours d'une conversation imaginaire

BRUXELLES Premiers pas sur les planches dans Le Barbier de Séville, en 1945, dont il présente la scène inaugurale à l'examen du Conservatoire. Viré de l'établissement deux ans après, il récidive avec le même texte à la Comédie-Française, où il est reçu. «L'entrée de Figaro, c'est un peu mon refrain populaire, mon tube de l'été», écrit Jean Piat. Juste après, en janvier 48, on l'appelle pour remplacer le comédien en haut de l'affiche du Barbier, victime d'un accident. Seulement voilà, il ne connaît pas le reste de la pièce de Beaumarchais. Mais mémorise et répète les quatre actes en deux jours... «Si on n'a pas le goût du risque, il ne faut pas rentrer dans ce métier-là», dit-il aujourd'hui avec un sourire malicieux, à bientôt 80 ans (le 23 septembre).

«Figaro (également dans Le Mariage de Figaro, NdlR) fut mon personnage mascotte et Beaumarchais mon auteur premier, avec Marivaux, largement avant Molière!»

Après Je vous aime bien, Monsieur Guitry! (chez Plon), Jean Piat reprend donc la plume pour une conversation écrite avec un autre écrivain qui a tracé les belles lettres de sa carrière d'acteur de théâtre: Beaumarchais, un intermittent du spectacle. Dans une langue riche aux accents d'hier, le comédien honore l'auteur et le châtie bien, en s'adressant directement à lui. Avec la légèreté, l'habileté et l'humour qu'on lui connaît.

«Il est certain que le débit, le rythme et le choix des mots correspondent à ce qui aurait pu être les siens. C'est mon aîné, mais maintenant je suis plus vieux que lui, alors je peux lui donner des conseils! Je regrette qu'il n'ait pas écrit assez pour la scène. Deux pièces le rendent célèbre: le Barbier de Séville et le Mariage de Figaro. Et encore, parce que relayées par les musiciens, Rossini et Mozart. Enfin, il y a tout de même une verve et une étude satirique qui permettent d'assurer qu'avec ou sans cela, il aurait été Beaumarchais.»

En mots et en musique

La forme musicale, faussement orale, du livre est amplifiée par le fait que Jean Piat enregistre ses ouvrages à l'ancienne, pour sa copiste. «Des gens me disent qu'en me lisant, ils m'entendent. Je crois à une seule chose, c'est la vie. Quand un récit est vivant, il est acceptable, sauf dans le roman, oeuvre imaginaire. Dans une biographie comme ça, tous les objets d'admiration ou d'agacement entre les auteurs et acteurs demeurent identiques depuis toujours. Ce sont les rapports humains, avec beaucoup de mauvaise foi. L'un a fait l'enfant et l'autre l'élève. Comme une grand-mère à sa fille: Ah, tu le mets comme ça! Elle le mettait autrement trente ans avant!»

Le père de Figaro (1732-1799) fut un touche-à-tout accaparé par mille et une activités, un intermittent du spectacle, comme le nomme Jean Piat. «Il a exercé tous les métiers, y compris celui de mécanicien horloger formidablement doué, musicien doué. Il a le génie des affaires, de la politique et en même temps une naïveté incroyable. Il a été ruiné par la Révolution alors qu'il a soutenu les révolutionnaires. Ce n'est pas net, tout ça. Il fait siennes les idées les plus avancées de son temps, tout en n'ayant de cesse que de devenir Monsieur de Beaumarchais, d'être admis par la classe aristocratique dirigeante. Il a côtoyé les plus grands. Et l'époque qu'il a vécue lui a fait payer cela. C'est un personnage presque trop talentueux pour trop de choses. Il a fait tout, et du théâtre aussi, entre deux intrigues, deux procès, qui lui ont valu la célébrité par les Mémoires qu'il écrivait sur ce sujet. Il a inventé Le canard enchaîné

Comme la précédente antibiographie de Sacha Guitry, cet essai ludique lui a été demandé par son éditrice. «Brusquement, je me suis aperçu que ma vie avait commencé avec lui. Alors, au moment où je ne peux plus le jouer, je me suis dit qu'il serait temps de voir ce qu'il a fait. Je savais en gros des choses, mais pas dans le détail. Jeune, j'ai interprété à l'instinct un homme que je connaissais peu. J'ignorais, par exemple, qu'il avait été autant impliqué dans l'espionnage. Je savais qu'il avait vendu des armes - pas toujours en bon état!- aux insurgés d'Amérique: ils lui doivent donc pas mal de difficultés mais aussi, avant tout, leurs exploits de la libération. On parle de Lafayette, on devrait évoquer davantage Beaumarchais. Il a été très proche du pouvoir, au point qu'il a failli être ministre.»

Jean Piat, Beaumarchais, un intermittent du spectacle. Chez Plon.

© La Dernière Heure 2004