Musique

Il y a déjà quarante ans, le 9 octobre 1978, le Grand Jacques nous quittait. Artiste majeur et intergénérationnel s'il en est, c'est par dizaines que que ses chansons ont marqué le monde de la francophonie (et au-delà). Eddy Przybylski, journaliste à La Dernière Heure et spécialiste reconnu de Brel, conte, pour l'occasion, 10 grandes histoires de 10 grandes de ses chansons.

1. Amsterdam (1964) : il n'y a aucun (grand) port, à Amsterdam...


Brel possédait une villa à Roquebrune avec un jardin dans lequel il s’était fait aménager un cabanon. Il y a écrit de très nombreuses chansons et notamment Amsterdam. Il y a quelque chose qui amusait beaucoup Jacques Brel : “À cause de ma chanson, des gens sont partis à Amsterdam pour voir le port d’Amsterdam. Qui n’existe pas !” C’est vrai. Le grand port hollandais est Rotterdam. Mais Brel aimait la sonorité du mot. Jacques Brel n’écoutait pour ainsi dire que de la musique classique. Or, les spécialistes retrouvent la mélodie d’Amsterdam dans un air anglais du XVIe siècle, Greensleeves. En 1813, un éditeur avait demandé à Beethoven d’orchestrer une centaine de traditionnels anglais. Il n’a pas terminé le travail mais ce Greensleves faisait partie de ceux qu’il a arrangés. C’est devenu Since greybeards inform us that youth will decay, qu'on peut écouter ici. Si vous l’écoutez, la ressemblance avec la musique de Brel est incontestable. Mais la question se pose : Brel a-t-il pu connaître ce travail assez confidentiel ?

2. La valse à mille temps (1959) : née sur une route du Maroc... et à Ganshoren


Tout est une question de sons. Quand on écoute la chanson, on n’entend pas ce que l’on croit entendre. Au début, oui : “Une valse à trois temps…”, “Une valse à quatre temps…” Mais après, cela devient : “Une valse à vingt ans, c’est beaucoup plus troublant…” puis “Une valse, ça s’entend, à chaque carrefour” et ensuite “Une valse a mis le temps de patienter vingt ans…” Jacques Brel venait de rencontrer Jojo qui devint son meilleur ami pour la vie. Dans les cabarets, Jojo faisait partie d’un trio dont le nom était un de ces jeux de sonorités : le Trio Milson. L’idée a inspiré Brel qui va la développer à sa manière et sur l’album de 1959, qui contient l’immortelle Ne me quitte pas, La Valse à mille temps. sera en réalité le succès du moment. Miche Brel, l’épouse du chanteur, a raconté qu’il en avait eu l’idée alors qu’ils se trouvaient au Maroc et qu’il conduisait une voiture sur une route pleine de virages. Le couple vivait alors avenue du Duc Jean à Ganshoren et, cette chanson-là, tous les voisins l’ont entendue par la fenêtre. Dès 1958, Brel l’a chantée à l’Exposition universelle.

3. Les vieux (1963) : le spectacle de la maladie de sa mère


Il y a souvent débat sur les origines des chansons. France Brel n’est pas du tout d’accord avec Pierre Brel qui trouvait l’origine des Vieux dans la maladie de sa mère. Après plusieurs opérations de la vésicule biliaire, la maman de Jacques Brel était devenue squelettique. Elle ne pesait plus que 33 kilos et vivait avec la honte de ce corps abîmé. Le matin, elle se levait à la pointe du jour pour aller tailler ses rosiers aux heures où personne, dans la rue, ne pouvait l’apercevoir. Pierre Brel : “Jacques venait régulièrement lui rendre visite. À chacun de ses retours, la maladie progressait. La mère allait du lit à la fenêtre. Puis, plus tard, du lit au fauteuil. Pour être finalement clouée du lit au lit. Jacques adorait sa mère. Il était bouleversé.” La chanson fut enregistrée en avril 1963, entre une tournée au Portugal et une autre au Danemark. La pendule d’argent des Vieux dit oui ou dit non sur des vers exceptionnellement longs : dix-huit pieds. Jacques Brel adorait les pendules. Il aimait en avoir chez lui, toujours à l’heure et remontées. Il avait la passion du temps.

4. Bruxelles (1962) : les petites erreurs de la chanson, dont Brel n'avait, pour certaines, que faire


La photo de la chanson existe ! Une carte postale des années 1900 avec un omnibus qui traverse la place de Brouckère. L’omnibus est un tramway tiré par des chevaux. Il y avait, comme dans la chanson, une impériale : un étage à ciel ouvert où l’on accédait par un escalier en colimaçon. Là se trouve une erreur dans la chanson. Sur l’impériale, certes, “Y avait mon grand-père”. Mais y avait pas ma grand-mère. Les femmes ne montaient pas sur l’impériale, quelquefois qu’un voyeur, dans l’escalier, aurait lorgné vers un mollet… Il y a d’autres erreurs dans la chanson :“Sur les pavés de la place Sainte-Catherine dansaient les omnibus.” À l’époque des omnibus, la place Sainte-Catherine n’existait pas : c’était un bassin, le cœur du port de Bruxelles. “Sous les lampions de la place Sainte-Justine” : il n’y a jamais eu de place Sainte-Justine à Bruxelles. Brel le savait et n’y accordait aucune importance. Dans la chanson Madeleine, il évoque le Tram 33. Quand il était adolescent, ce tram avait son terminus sur le square Henri Rey, à 40 mètres du 7 rue Jacques Manne où Brel a grandi.

5. Ne me quitte pas (1959) : l'ombre du teckel marron


Sa carrière alors était centrée sur les cabarets mais, l’été, il partait en tournée avec d’autres artistes. Des Simone Langlois ou des Ricet Barrier l’ont entendu chercher Ne me quitte pas de toutes les manières car, alors, il composait dans ses loges et aussi dans ses chambres d’hôtel. Il a dit que c’est à Bordeaux qu’il a terminé Ne me quitte pas. Dès le lendemain, il la chantait sur scène. On était en toute fin de tournée.

À l’époque, Jacques Brel était marié et déjà père de ses trois filles. Le fait est qu’il menait une double vie. Une femme à Bruxelles, qui a toujours été la même. Une à Paris. Il y en a eu plusieurs. En 1959, c’était Suzanne Gabriello. Donc lorsqu’il rentra chez Suzanne Gabriello, il avait sa guitare et cette chanson. Elle, elle avait une amie journaliste à sa table, Danièle Heymann. Il la leur chanta. Elles la réclamèrent trois fois. Danièle Heymann : “Laisse-moi devenir l’ombre de ton chien ! On voit un chien magnifique. Mais celui de Suzanne était un petit teckel marron. Depuis, quand j’entends la chanson, je ne peux m’empêcher de visualiser ce teckel…”

6. Quand on n'a que l'amour (1959) : Brel avait du mal, avec les chansons d'amour


Le premier album de Jacques Brel est sorti en 1954 ; le deuxième, en 1956. Un point commun : ils ne marchent pas. Le producteur, Jacques Canetti, programme un troisième album pour 1957 mais la maison de disque Philips n’en veut plus : “Ce Belge nous fait perdre de l’argent.” Il y a une chose dont Canetti est convaincu : la véritable force de son poulain s’exprime quand il chante en public. Il a une idée.

Chaque année, Philips organise un grand dîner rassemblant la direction de la maison, les représentants mais aussi les clients importants, grossistes et grands disquaires. Canetti décide d’amener Brel à l’hôtel Lutecia et il lui demande de chanter devant ces gens la chanson qui doit lancer l’album. Il lui demande expressément une chanson d’amour. Brel a du mal avec ça. Il va venir avec une chanson qui parle de l’amour, mais au sens universel : Quand on n’a que l’amour. Le pari de Canetti est gagné : tous les dîneurs sont enthousiastes. Brel pourra faire son troisième album et Quand on n’a que l’amour sera son premier succès.

7. La Chansons des vieux amants (1967) : aux femmes de sa vie


Pierre Brel était convaincu qu’il y avait du Miche Brel dans plusieurs chansons de son frère. Madeleine, Mathilde et Marieke étaient des chansons qui avaient pour titre un prénom de femme commençant par M. M comme Miche. La Chanson des vieux amants avait été écrite en 1967, après dix-sept années de mariage. Pierre Brel : “Pour qui d’autre voulez-vous qu’il ait chanté Vingt ans d’amour/C’est l’amour fol ?” C’est vrai. Mais la chanson se poursuit par un “Dans cette chambre sans berceau” qui ne convient pas à la mère de ses trois filles. Pour les spécialistes du cas Brel, cette phrase évoquerait plutôt la liaison du chanteur avec Sylvie Rivet, sa femme parisienne depuis huit ans. Mais il y a aussi “Bien sûr tu pris quelques amants” qui ramène plutôt à Lisette Brel, la mère de Jacques Brel. Elle est morte en 1964, deux mois après son mari aux côtés duquel elle a vécu une vie d’amour et d’amour fol. Ce qui n’empêche : “Il faut bien que le corps exulte.” En 1938, Lisette avait eu une faiblesse pour un instituteur de Jacques. Un secret de famille.

8. La Quête (1969) : Elvis Presley la chantait aussi


En 1967, il renonçait à la vie des tournées. Mais sa première initiative, ensuite, le ramenait à l’art de la chanson : la comédie musicale L’Homme de la Mancha. Qui fut d’ailleurs créée au Théâtre de la Monnaie, à Bruxelles. Pour une fois, Brel interprétait des chansons qui n’étaient pas de lui. Sa femme, Miche, était partie à New York et elle était revenue avec un disque sous le bras. C’est ainsi que Brel découvrit ce spectacle, Man of La Mancha. Le personnage de Don Quichotte le fascinait depuis le temps de l’école. Brel se mit aussitôt à rêver d’une adaptation en français. L’Homme de la Mancha, c’est aussi, bien sûr, la chanson La Quête. Déjà à Broadway, c’est l’air vedette du spectacle, son thème principal. Un tel succès que de nombreux chanteurs la reprendront sur leurs disques. Elvis Presley, Diana Ross, plus tard les trois ténors… Mais Brel y apporte sa touche de sublime. “Aimer Jusqu’à la déchirure Aimer même trop même mal Tenter sans force et sans armure D’atteindre l’inaccessible étoile.” Ou, plus loin : “Se damner Pour l’or D’un mot d’amour.”

9. Les fenêtres (1963) : pas sa plus connue, mais l'une de ses plus belles


À Bruxelles, Jacques Brel a fait, à l’Institut Saint-Louis, des études inachevées et assez piètres. Il avait pourtant déjà le goût de la littérature et l’Institut cultivait le mythe du poète Émile Verhaeren qui avait, lui aussi, fréquenté l’établissement. C’était en 1866 et 1867. Son premier recueil s’intitulait… Les Flamandes. Comme une certaine chanson. Verhaeren utilise dans un poème un mot rare qui va aussi devenir un titre de chanson de Brel, La Parlotte. Les anthologies de poésie de l’Institut Saint-Louis contenaient certainement le plus célèbre texte de Verhaeren, Le Passeur d’eau, où des fenêtres regardaient le brave homme peiner et s’acharner. Sur la même idée des fenêtres qui observent les hommes, Brel a fait autre chose, de très personnel. Datant de 1963, la chanson Les Fenêtres, à défaut d’être une des plus connues, est une de ses plus belles : “Les fenêtres jacassent/Quand une femme passe/Qui habite l’impasse/Où passent les messieurs…”

Il n’est pas exagéré de considérer Verhaeren comme un des pères, en poésie, de Jacques Brel.

10. Les Singes : le primate qui a inventé la guerre


“Avant eux, il y avait paix sur terre Quand pour dix éléphants, y avait qu’un militaire. Mais ils sont arrivés et c’est à coups de bâtons que la raison d’État a chassé la raison. Et ils ont inventé le fer à empaler Et puis la chambre à gaz Et la chaise électrique. Et la bombe au napalm. Et la bombe atomique ! C’est depuis lors qu’ils sont civilisés Les singes de mon quartier.”

Jacques Brel avait un truc contre l’angoisse de la page blanche : ses systèmes. Il faisait des chansons autour d’un prénom (Rosa, Clara, Madeleine)… D’une ville (Vesoul, Amsterdam, Bruxelles) Ou d’un bestiaire (Les Toros, Les Biches, Les Singes…) Mais toujours en s’éloignant de la solution de facilité. Il ne chantera jamais “Madeleine Je t’aime et tu représentes tout pour moi.” Et sa Rosa se décline en latin sur les bancs d’une école.

Et puisque l’évolution des espèces nous fait descendre du singe, Jacques Brel remet en cause le mot évolution. Car après tout, ce n’est pas le singe-ancêtre qui a inventé la prostitution ou la guerre. Mais son petit-fils, le “singe de mon quartier”. Le plus singe des deux n’étant pas celui qu’on pense…