Musique Un an et demi de tournée qui se termine en apothéose à Lille : Patrick Bruel raconte.

On l’a dit fatigué, "on m’a même demandé si je n’étais pas proche du burn out", s’amuse d’ailleurs Bruel. Mardi, pourtant, s’il a dû étouffer quelques bâillements durant notre interview, c’est simplement qu’il avait passé une mauvaise nuit. Entre les cauchemars du grand et le petit qui avait fait tomber sa couette, le papa poule n’avait pas beaucoup fermé l’œil. Ce qui ne l’empêche pas d’assurer, comme un pro (qu’il est) la promo de son double CD/DVD Live, qui risque bien de peser lourd dans la hotte du Père Noël…

Dans les bonus du DVD, avant le concert à Lille, on vous sent à la fois stressé et fataliste !

"Il fallait aller à l’essentiel. Je travaillais sans filet ! Je n’ai pas eu le temps de faire un seul filage et je devais chanter devant 30.000 personnes plus quelques millions de téléspectateurs. À ce moment-là, j’ai pensé à moi et espéré que chacun fasse pareil et fasse pour le mieux ce qu’il a à faire… Je m’attendais qu’il y ait des couacs, mais tant que TF1 n’appuie pas sur un bouton pour envoyer Columbo, ça va ! Mais je n’en menais pas large."

C’était d’autant plus compliqué que vous avez beaucoup d’invités : Pagny, Maurane, Sanson, Aubert…

"C’est vrai et c’était ma seule peur : de ne pas être au bon moment au bon endroit, dans les bonnes lumières. Dans ces moments-là, je pense que le cerveau marche plus vite que la normale !"

Après avoir rempli deux fois ce Stade de Lille, on fait quoi ?

"On ne la met jamais trop haut, la barre… Et puis, aller plus haut, c’est parfois simplement prendre les gens à contre-pied. Cela dit, je n’ai pas eu le goût étrange du lendemain de fête… Très vite après, il y a eu le concert au Royal Albert Hall, puis la tournée américaine, puis je me suis occupé du DVD - artwork et montage. Et puis, les émotions ont été très fortes aux États-Unis. À New York et Los Angeles, mais aussi à Boston, par exemple."

Montage, artwork : on a l’impression que vous avez besoin de tout contrôler…

"Non ! Si le premier montage que j’ai vu m’avait paru sublime, j’aurais dit Allez-y. Mais ce n’était pas le cas, alors j’ai mis la main à la pâte. Je joue quelque chose d’important pour moi : c’est ma vie, mon disque…"

Sur certaines images, on vous voit aussi un peu en colère, ou agacé. C’est une manière de montrer que vous pouvez aussi être de mauvaise humeur ?

"À partir du moment où on laisse une caméra entrer dans les coulisses, il faut avoir l’honnêteté de montrer des moments qui sont le reflet de ce qu’a été cette tournée. Et encore, je trouve qu’on ne voit pas assez les doutes ou la colère. Il y a des hauts et des bas : on n’arrive pas à ce résultat en rigolant tout le temps. Il faut que les gens soient motivés, tout le temps. C’est beaucoup d’énergie, beaucoup de travail. C’est une très grosse entreprise…"

Au début de votre concert, pendant le décompte, défilent des images de vous, depuis l’enfance jusqu’à aujourd’hui… De quoi mesurer le temps qui passe…

"Tous les soirs, quand je voyais les images défiler, je me disais que les gens me connaissaient depuis tout ce temps-là. Et que j’en ai fait des trucs, passé des étapes, vécu des aventures, des audaces. C’est un vrai parcours, dont je suis content, fier. Il est plein de sourires, d’enthousiasme, d’honnêteté. Même s’il y a eu des erreurs."

Théâtre, cinéma, musique : le risque, c’est d’être trop présent ?

"Je crois que ce qui lasse les gens, c’est la succession de mauvaises propositions, de mauvaises chansons. De sentir que l’artiste fait un forcing pour imposer quelque chose dont les gens ne veulent pas. Là, 8 millions de gens qui regardent Le prénom à la télévision, 6 millions qui regardent le concert à la télé : ça ne fait pas de mal ! En revanche, si tu vas à la télé toutes les semaines chanter une chanson dont tout le monde se cale, ça peut énerver."

Ça vous est arrivé de regretter de ne pas avoir pu tout mener de front ?

"Ça m’est arrivé de refuser des films parce que j’avais des dates de concert qui étaient déjà prévues. Le crève-cœur, ça a été de ne pas pouvoir jouer Caliban dans La tempête , mis en scène par Peter Brook, aux Bouffes du Nord. Mais je ne pouvais pas annuler six Zénith remplis…"

Il n’aime pas le mot fan

Il n’a pas encore tout à fait fini sa balance son que, déjà, ils sont dans la salle. En l’occurrence, ici, dans le stade. Eux, ce sont les fidèles, ceux qui ne manqueraient un concert de Bruel pour rien au monde. Les fans, quoi. "Oui, mais je n’aime vraiment pas ce mot", corrige l’artiste. "Je fais ça à tous les concerts… Il y avait une grosse pression, une grosse demande pour la création d’un fan-club. Au début, je ne voulais pas trop, mais finalement ça s’est fait et on a simplement appelé ça Club", explique-t-il. "Il fallait bien trouver des idées un peu originales de choses à donner. Je pense que pouvoir participer à une partie des répétitions, des balances, ça leur fait vraiment plaisir, parce qu’on a un échange vraiment privilégié. Moi, ça me permet d’échanger, de discuter. Après la balance, je descends près du public, on fait des photos…"

Et lui, il a été fan ? "Non", sourit-il. "Pas de poster dans ma chambre à part Hendrix et Johan Cruyff !"