Musique

L'ambiance était plutôt détendue dimanche soir, devant l'Ancienne Belgique. Après l'annulation des deux concerts prévus à l'Olympia et le rassemblement féministe organisé jeudi dernier devant le zénith de Paris, on pouvait pourtant légitimement s'attendre à une forme où l'autre de manifestation à l'encontre de Bertrand Cantat. Depuis sa condamnation pour la mort de Marie Trintignant en 2003, puis sa libération quatre ans plus tard, l'homme fait polémique.

Son retour avec Detroit, sobre et relativement discret, avait été accueilli favorablement en 2013. Mais la sortie d'un album solo, son apparition en "Une" des Inrockuptibles, et l'attitude plus décomplexée du chanteur ont créé un certain malaise, puis un affrontement direct et médiatiquement violent entre les partisans du Bordelais qui brandissent son droit à l'oubli, et ses détracteurs qui pointent l'indécence d'un retour assumé dans la lumière.

Une armée de fans hystériques

Honneur ultime réservé aux fans bruxellois, le concert de l'AB était le dernier de cette tumultueuse tournée. Cantat et son groupe connaissent bien la ville, ils s'attendaient sans doute à un accueil plus chaleureux qu'en France, et ils ne s'y sont pas trompés.

Quand les cinq musiciens du groupe font leur entrée sur scène à 20h15, les deux mille spectateurs se lancent dans une acclamation furieuse et collective. Avant même que l'intéressé ne fasse son apparition, la salle tremble, l'audience hurle, les mains s'entrechoquent ou se lèvent, et l'on sent que les événements extra-musicaux ont décuplé l'empathie des fans, accumulés par le chanteur depuis la sortie du premier album de Noir Désir en 1986. De mémoire de mélomane, on n'avait plus vu une telle ovation bruxelloise depuis des années. Cantat non plus, il ne cessera de le souligner.

Bruxelles "moins prétentieuse" que Paris

Malin, il fait son entrée sur "Amie nuit" et "Amor Fati", deux morceaux excellents d'un album que nous avions globalement jugé décevant (lire ici). Le décorum en impose avec son écran difforme, et le groupe mené par Pascal Humbert, présent depuis Detroit, est absolument irréprochable musicalement. Même des titres oubliables comme "Silicon Valley" ou le plus enthousiasmant "Excuse My French" passent avec succès l'épreuve du live, où ils gagnent systématiquement en puissance.

Manifestement à l'aise, Cantat lance rapidement un "merci". "Merci d'être là, Bruxelles... Moins prétentieuse que la capitale de la Fraaaance". Bertrand ne cherche plus à faire profil bas. Ecorché et revanchard, il lance volontiers l'une ou l'autre pique acide en direction du showbiz ou de ses opposants, ce qui ne le rend pas nécessairement plus sympathique. Mais il a gardé, voire renforcé ce charisme animal qui fait de lui une véritable bête de scène. La voix intacte, le phrasé acéré, il transcende "Sa majesté" (Detroit) et triomphe avec "À l'envers, à l'endroit", première des sept reprises de Noir Désir qu'il jouera au cours de la soirée.


Fin de carrière ?

L'intensité retombe légèrement avec "J'attendrai" et "Les pluies diluviennes". Cantat en profite pour faire un saut dans sa loge et Pascal Humbert décide de prendre la parole. Emu aux larmes, le bassiste craque en annonçant au public que le groupe donne ce soir le dernier concert de sa tournée... et "sans doute le dernier tout court", confirmant clairement une phrase lâchée à demi-mots par le chanteur, quelques minutes plus tôt. On ne sait pas si les insultes proférées à Paris par Cantat à l'intention de Bolloré - propriétaire de son label - ou si les affrontements survenus durant la tournée ont eu raison de sa volonté de poursuivre, mais les musiciens semblent résignés. Trop de dates ont été annulées, les assureurs risquent de refuser de garantir d'éventuelles tournées à venir.

Quand il présente toute l'équipe et que le public scande les prénoms de certains techniciens, Humbert fond littéralement en larmes. Le groupe savait certainement dans quoi il s'engageait en acceptant de se produire avec un personnage au passé sulfureux, mais on réalise que cette tournée a dû être extrêmement compliquée à gérer. Et si Cantat ne suscite pas vraiment d'empathie, ses petites mains bien.


Tostaky, Ici Paris, Marlène...

Après deux nouvelles reprises de "Detroit", le sextet livre à son public ce qu'il attendait réellement: les reprises de Noir Désir. "Tostaky" lance les hostilités, "Ici Paris" et "Lost" suivent dans la foulée, et quand l'audience - déchaînée de bout en bout - hurle "Ici Bruxelles" à plusieurs reprises, Cantat cesse de jouer pour en profiter. "L'Homme pressé" suit un très bref rappel, le groupe place intelligemment deux compositions d'Amor Fati, et ponctue avec "Marlène" puis "Comme elle vient" en version unplugged.

Le public, essentiellement composé de trentenaires et de quadragénaires, ne chante pas réellement sur les compos d'Amor Fati mais hurle sur chaque morceau de Noir Désir et ne cesse bien entendu de scander le refrain de "Comme elle vient". "Merci, ce fût une longue et belle histoire" lâche alors Bertrand Cantat en guise d'ultime adieu. L'homme ne nous a pas paru plus sympathique. Son passé et les contestations qu'il a générées le suivront toute sa vie. Mais son groupe a livré un sacré concert dimanche soir, et Cantat restera toujours une incroyable bête de scène.