Musique

Isha, c’est un regard parfois sombre et un sourire du bonheur. Un visage qui reflète les histoires que le rappeur raconte..

Elevé entre Woluwe-saint-Lambert, Molenbeek et Hal, Isha a déjà eu une vie bien remplie. Entre discrimination, début avorté dans le rap, addiction et renouveau artistique, le rappeur exprime dans ses textes ses maux, ses regrets et ses interrogations. Un rap “lifestyle” comme il le revendique. 

C’est sur la scène de l’Orangerie du Botanique, où il se produira le 12 avril prochain, que nous le rencontrons.


Dans la première partie du morceau “La vie augmente”, tu évoques le racisme, le décès de ton père, la sexualité, les interrogations sur ton avenir. A 31 ans, tu portes quel regard sur ton enfance et ton adolescence ?

Il y a l’aspect familial et puis il y a l’aspect sociétal. Au niveau de la famille, nous avons eu des soucis, beaucoup de problèmes. Je viens d’une famille nombreuse. Donc je retiens du bon et du mauvais. Et beaucoup de nostalgie. Tout ce qu’il y a à travers la société, je n’en garde pas un très bon souvenir, je parle-là de discrimination. Ma mère, c’est une femme qui milite pour les discriminations et elles étaient bien réelles dans mon enfance. Ce n’était pas du vent. Il y a vraiment eu de la discrimination, aussi bien à l’école que dans la rue.

A 16 ans, tu intègres le Crew “L’Agency” sous le nom de MC “Psmaker”. Tu as un succès d’estime avec « Vas-y chante » mais ça ne suit pas au niveau du public. Comment vis-tu cette période ?

Je la vis relativement bien parce que c’est une passion. La passion d’écrire, de partager la musique même s’il n’y a pas eu les retours qu’on pouvait attendre. Il y a quand même eu cette magie de création, le partage avec un public. Il y a eu deux-trois concerts. Il y avait quelques médias qui existaient et qui arrivaient à suivre. Donc dans le paysage belge de l’époque, j’étais parmi ceux qui arrivaient quand même à faire leur truc... Je n’étais pas plus à plaindre qu’un autre. J’en garde un bon souvenir.

Mais tu décides quand même d’arrêter…

Oui, je décide d’arrêter. Ça s’est passé quand je me suis rendu compte que c’était de la passion. Mais il y a la réalité. A un moment, tu te dis que tu n’en vivras pas. Tu te rends compte que tu es fatigué d’aller en studio, d’aller coller des affiches toi-même, d’aller voir et essayer d’aller mettre tes cds dans les bacs. Ca nous prenait beaucoup d’énergie. Je me suis dis que ça n’en valait pas la peine. Peut-être qu’aller en studio de temps en temps, pour enregistrer des morceaux, les donner à mes potes, ça suffisait.

© GUILLAUME JC

C’est une réaction assez pragmatique en fait. Et tu as fait quoi après ?

Après, j’ai arrêté sans vraiment arrêter parce que je continuais à écrire de temps en temps. Mais je n’avais plus envie de faire un projet, de le vendre, de le promouvoir. Si quelqu’un avait envie de rapper avec moi, il venait me chercher et je faisais le boulot. Je n’avais plus d’ambition.

Et comment t'es-tu retrouvé à travailler pour le Samusocial ?

Justement, c’est à cette période où j’ai réalisé que je ne vivrais pas de la musique. Je me suis dis qu’en Belgique, c’était peine perdue. Et c’est marrant parce que j’ai réalisé très tard dans ma vie qu’il fallait travailler. Que ce n’était pas le rap, la rue et des petits business à gauche à droite qui allaient remplir le frigo. Et j’ai eu de la chance parce que finalement, je suis un bon travailleur social. C’est un boulot que j’ai fait pendant sept ans et qui m’a plu. Heureusement, je me suis pas retrouvé à l’usine comme beaucoup de rappeurs. J’avais un boulot que j’aimais. Donc ce n’était pas très difficile.

Que retiens-tu de cette expérience ? Est-ce quelque chose qui te sert aujourd'hui dans ce que tu fais ou écris ?

Voir des gens qui étaient comme toi et moi, qui avaient un travail, une vie sociale, une famille, devenir des SDF... Des gens que tu n'oserais pas approcher. J’ai discuté avec eux, pour connaître leur parcours, pour savoir ce qui les a amenés là. Ça a changé ma vie. Je parle souvent de mes problèmes d’alcool. C’est en travaillant au Samu que j’ai trouvé un peu cette force d’arrêter.

Il y avait un SDF qui s’exprimait très bien et qui était spécialisé dans le vin. Un jour, j’ai cherché son nom sur internet et en fait, il était une des références dans le vin rouge. Il faisait la couverture de magazines. C’était vraiment quelqu’un d’important. Et de voir qu’aujourd’hui, ce mec ne sait pas où dormir, ne sait pas quoi manger, tu te rends compte que tu peux tomber très bas. Aujourd’hui, je prends des précautions pour ne plus retomber à un niveau dans lequel j’ai pu me retrouver avant. J’essaye de penser à demain parce que je sais que je peux dégringoler. Et c’est le cas de tout le monde. Et après, dans la rue, ce qu’on voit le plus, c’est la dépression. C’est une richesse de savoir qu’on peut craquer à n’importe quel moment, que n’importe qui peut craquer. Ça t’amène à profiter de la vie et à te poser les bonnes questions.

© GUILLAUME JC

Et puis tu décides de revenir au rap…

Travailler dans le social pendant des années, prendre la misère des gens, je savais que je ne pourrai pas tenir 10 ans comme ça. Je suis une éponge. Et dans le sans-abrisme, tu ne vois pas les choses évoluer. C’est comme la prison. Lorsque tu vas en prison une fois, il y a 80 % de chance que tu y retournes. Et la rue, c’est pareil. Quand un SDF reste plus d’un an dans la rue, on estime que même si on lui retrouve un appartement, il va y revenir. Et c’est ça qui se passe.

J’ai réalisé que je refusais d’avoir cette vie de métro-boulot-dodo. Je me suis rappelé des rêves que j’avais avant. Je rêvais de vivre de la musique avec mes potes, de vivre la vie d’artiste. Pourquoi ça ne serait pas possible maintenant ?

Peux-tu me parler du titre “La vie augmente” ?

Quand tu as un objectif, il y a toujours un slogan, un truc en dessous de l’image. J’ai choisi “La vie augmente” en regardant le film d’un de mes oncles qui s’appelle Dieudonné. Il a fait un film, “La vie est belle”. C’est un classique du film africain. C’était aussi une manière de rendre hommage à nos vieux qui ont toute une histoire. Et je voulais rendre hommage à ce vieux-là plus particulièrement parce que dans ma famille, il y a beaucoup d’intellectuel mais lui, c’est l’un des rares artistes. J’ai senti que j’étais dans la continuité de ce que lui faisait.

Dans Tony Hawke, tu dis « Mon style, c’est l’meilleur/Un mélange de maintenant et des années ’Get up’”. Tu te places où dans le rap game francophone ?

J’ai des nièces qui ont entre 11 et 14 ans et elles me suivent, elles commentent, elles écoutent du rap, des morceaux que moi je peux écouter. Là, j’ai été un peu dépassé. Des fois, je me dis “qu’est-ce que je fous là ?”. Je vois que le public est tellement jeune.

 A un moment donné, je me suis remis en question par rapport à mes textes. J’étais dans une réflexion autour du fait de me censurer ou pas. Mais je dois dire ce que j’ai envie. C’est aux parents à faire comprendre à leurs enfants ce qu’il faut prendre au sérieux ou pas. Et nous, on doit toujours rester dans cette démarche artistique sans censure.

© GUILLAUME JC

Tu dis souvent « on » dans tes textes. C’est qui ce « on » ?

Dans mes textes, parfois, il y a un peu de lâcheté par moment. Il y a des choses que j’ai du mal à avouer avec le “je” donc je vais inclure mes potes avec moi. Si je dis “on”, ça passe un peu mieux. Des fois, j’utilise le “tu” aussi. C’est à l’auditeur d’essayer de trouver la bonne interprétation. Par moment, c’est par peur d’avouer des choses tout seul. Par moment, c’est parce que je n’ai pas envie qu’on stigmatise donc j’inclus les autres.

Penses-tu parler à une génération ?

Pas moi en tant qu’individu mais en tant que rappeur, oui. Le rap parle à une génération. Et j’utilise un des outils préférés de cette génération. Le rap, c’est ce qui les accompagne.

Tes textes sont à la fois impudiques et très sincères. La musique est-elle un exutoire pour toi ?

C’est marrant parce que je m’en suis rendu compte il n’y a pas longtemps. Je ne savais même pas que la musique était un moyen d’expression. Je ne réalisais pas qu’à travers ma musique, je pouvais m’exprimer. C’est quand aujourd’hui, il y a un public réel qui te dit “Grâce à ce morceau j’ai fait ça”, “ce morceau m’a aidé à comprendre ça”, “ce morceau m’a touché”. C’est là que tu te rends compte que tu t’exprimes et que tu délivres des messages à travers ta musique. Je me suis rendu compte que si je n’avais pas eu la musique depuis 15 ans, je ne serai pas le même aujourd’hui. Je n’en serai pas là et j’aurais peut-être mal tourné.

Quand tu es dans une démarche artistique, tu lèves toujours la tête vers le haut, il y a toujours une étoile que tu regardes. Et c’est cela qui peut vraiment te guider dans tout ce que tu fais et partout où tu vas. Des fois, tu fais une espèce de mises à jour sur ta vie. Je me suis dit que c’était quand même un truc qui m’avait sauvé et qui m’avait protégé aussi.

© GUILLAUME JC

Il y a un an, tu disais que tu voulais arrêter tous les six mois. As-tu changé d’avis depuis ?

Toujours la même chose. En fait, au plus tu avances, au plus tu vois qu’il y a d’autres enjeux, qu’il y a d’autres énergies que tu ne connaissais pas auparavant. Les attentes des gens, ça peut être lourd. Parfois, je me dis que je ne vais pas m’éterniser là-dedans. Ce monde-là est un peu fou. Tu vois des gens qui n’étaient pas là au début et qui ne te considéraient pas au début, qui pensaient que tu étais fini, et qui aujourd’hui te reparlent. Tu sens ces petites choses-là.

C’est l’hypocrisie du milieu qui pourrait te faire fuir ?

L’hypocrisie du milieu et le public aussi. Je commence à comprendre sa psychologie. Il y a des gens qui sont en train de se battre parce que je ne suis pas assez connu. Je reçois des messages de personnes qui me disent “T’inquiète, on va te faire percer”. Ça veut dire qu’ils savent que tout est entre leurs mains. Il commence à comprendre qu’ils ont ce pouvoir d’élever quelqu’un mais ils peuvent te lâcher très vite. Quand je vois la manière dont certains artistes qui font de mauvais albums parce qu’ils étaient moins inspirés se font lyncher par le public. Je me pose la question : quand ils viennent me féliciter, est-ce qu’ils sont sincères ?

Et tu rêves de quoi maintenant ?

Je rêve de ce que je pourrais faire pour les jeunes. Nous, on n’a pas eu de grands qui arrivaient à faire quelque chose de grandiose, qui arrivaient à créer de l’emploi, à nous parler... J’aimerais bien essayer d’être cette ancien-là, dans 10 ans. Pourquoi pas être le mec qui a réussi à faire des petites choses et qui peut montrer la voie à des jeunes.

--> EP "La Vie Augmente Vol.2", disponible sur les plateformes de streaming.

--> En concert au Botanique, le 12 avril 2018, 11€.