Musique

Le show n'a pas encore commencé mais Lady Gaga est déjà là, dans la file, au bar et même près du vestiaire. Plusieurs centaines de fans portent le chapeau de cowboy rose bonbon qu'elle arbore sur la pochette de son dernier album "Joanne", et d'autres jouent carrément le mimétisme avec tenue à paillettes, teinture blonde et hauts talons. Pas évident de se frayer un passage dans l'antre du Sportpaleis d'Anvers et ses 15.000 places quand on est perché sur 15 cm, d'autant que celui-ci a été largement remanié par la chanteuse qui a fait installer deux podiums circulaires et une scène supplémentaire dans la fosse, mais qu'importe. Ce soir l'extravagance est reine.

"Non, non, vous n'allez pas rester assis"

Sur le coup de 20h45, le public hurle de joie en voyant s'allumer l'immense écran posé au beau milieu de la scène, avant de déchanter quand celui-ci affiche un compte à rebours de 10 minutes. Initiative un rien frustrante, mais idéale pour faire monter la tension avant de remonter ledit écran et lancer les premières notes de Diamond Heart. Dans une ambiance proche de l'hystérie collective, les fans découvrent alors leur diva crânement posée sur un bout de scène surélevé, chapeau de cowboy rose à la main et veste en cuir à franges de Country Girl. Ni une, ni deux, elle enchaîne avec A-Yo, deuxième morceau nettement plus convainquant de "Joanne", qui voit les deux autres bouts de scène se soulever eux aussi, et laisser trois danseuses hyperkinétiques rejoindre Lady Gaga sur son piédestal.

Hormis une ligne de fond inamovible où opèrent un batteur et un claviériste enfermé dans un piano circulaire, toute la scène est conçue pour s'élever ou se déplacer sur différents niveaux. De quoi maximiser l'effet visuel d'un show qui s'annonce dantesque.

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La lumière et la face sombre

En habituée des tournées planétaires, Lady Gaga maîtrise parfaitement les stades et les grandes salles. Passé le round d'observation, elle signale donc gentiment aux spectateurs des gradins qu'ils ne vont pas rester assis sur leur siège, et fait lever d'un coup de main la totalité de l'audience pour lancer Poker Face, premier hit en puissance et première chorégraphie de la soirée avec une douzaine de danseurs impressionnants de précision.

Viennent ensuite Perfect Illusion et la première "Intermission". Pour permettre à la chanteuse de souffler et de changer régulièrement de tenue, le show est divisé en sept actes. Chaque acte étant entrecoupé d'un petit film qui permet à Lady Gaga de dire ou faire sur écran ce qu'elle ne peut pas intégrer sur scène. La chanteuse s'affiche rayonnante ? Un film la montre suffocante dans sa loge entre deux rappels ou prise au piège d'un étau qui se resserre. Façon intelligente de prolonger en live son rapport ambigu et paradoxal à la célébrité.

Morceaux un rien trop raccourcis

Maligne, la maîtresse de maison alterne ensuite vieux succès et dernières compositions: John Wayne, Shei$e et Alejandro s'enchaînent, et le groupe très rock qui accompagne la star prolonge musicalement chaque hit pour maintenir la cadence entre chaque "intermission". Ce qui vaut une mention spéciale aux quatre musiciens, impeccables, qui lâchent de tels instrumentaux qu'on a parfois le sentiment de se retrouver dans un concert des Guns ou de Metallica, dont Lady Gaga est une fan assumée. Toute en paillettes, la voix juste et bien réelle, Gaga joue Rhino, Just Dance et LoveGame, avant de laisser tomber les épaulettes pour lancer l'inévitable Telephone dans une version un rien trop raccourcie. En voulant tout jouer quitte à enlever quelques couplets, Lady Gaga contente tout le monde mais n'évite pas un petit côté Jukebox qui se révèle un rien frustrant et nuit quelque peu au show.


"On aime tout le monde ici"

Le spectateur curieux se demandait sans doute depuis le début si les structures suspendues plusieurs dizaines de mètres au-dessus du public faisaient partie du Sportpaleis. Ils découvrent sur Applause, qu'il s'agit en réalité de grandes passerelles installées pour faire la jonction entre la scène principale et les trois podiums répartis dans la salle. De quoi laisser Lady Gaga se balader tranquillement au-dessus des spectateurs pour rejoindre le piano installé de l'autre côté du Sportpaleis.

De loin, on a alors le sentiment qu'un drapeau arc-en-ciel est jeté à la chanteuse qui saisit cette occasion rêvée pour s'adresser au public multi-genres qui la soutient depuis toujours. En réalité, le coup est soigneusement monté, mais qu'importe. Lady Gaga se lance dans une longue ode à la tolérance qui - quoique préparée - semble sincère et plus que jamais nécessaire. "On aime tout le monde ici" lance Gaga avant de chanter "Come To Mama", "The Edge Of Glory" et enfin "Born This Way" - trop court lui aussi - pour clôturer ce quatrième acte. Les grincheux trouveront tous ces bons sentiments un peu mielleux, ou très américains dans leur mode d'expression, mais il faut bien reconnaître que l'ensemble, allié aux beats ultra festifs, fonctionne à merveille et crée une sorte de transe globale dans laquelle tout le monde s'aime, sourire aux lèvres.

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Tiens, un fan a jeté une lettre

Sans arrêt en mouvement sur ses passerelles, Gaga enfile sa tenue "Reine de coeur" sur Bloody Mary puis Dancin in Circles avant de se faire taper dessus par son amant sur Paparazzi. On se demande un instant où elle est passée, avant de réaliser que la passerelle est remontée dans les spots avec la chanteuse, qui se change donc toute seule comme une grande à plus de vingt mètres de hauteur, avant de redescendre pour Angel Down et Joanne.

Par un merveilleux hasard, un fan jette alors une lettre à son héroïne qui la voit et la lit à voix haute avant d'aller retrouver le fan en question au premier rang et de lui faire un gros câlin. Bon, d'accord, ce n'est pas du tout un hasard, le coup a été prémédité avec le fan qui a été sélectionné et s'est peut-être procuré un billet VIP pour s'offrir ce moment de gloire. Toujours est-il qu'il a vraisemblablement écrit la lettre et que ses confidences sur les difficultés à trouver sa place et à assumer sa sexualité dans notre société font leur petit effet auprès de l'assistance, en grande partie composée de membres de la communauté LGBT. Depuis le début de sa carrière, le même reproche est régulièrement fait à la chanteuse: tout est un peu trop bien préparé et calculé. Il n'y aucune place pour l'improvisation, mais Lady Gaga - qui mutliplie les déclarations d'amour - tient manifestement à offrir un show parfait à son public. Une réussite, qu'elle vient ponctuer en beauté avec Bad Romance, So Happy I Could Die, The Cure, et un Million Reasons magnétique, seule au piano. Du grand art, certifié sans playback à l'exception de certains choeurs.