Musique

Patrick Bruel se casse la voix et joue de son image


BRUXELLES Ce n'est pas le baromètre le plus fiable qui soit, mais ne plus trouver de place à moins de vingt minutes de marche de Forest National, plus d'une heure avant le début du concert, est un signe tangible de l'ampleur de l'événement. Ce sont surtout des groupes de filles qui remontent d'un pas vif les rues qui mènent à l'arène bruxelloise. Elles ont déjà le sourire aux lèvres, certaines de passer un bon moment avec une vieille connaissance.

Dans la salle, à mesure que l'heure approche, les cris et les applaudissements se font plus pressants. Les voix sont moins aiguës qu'autrefois. Mais en y regardant de plus près, tout s'explique : les adolescentes qui aimaient Bruel il y a plus de quinze ans (eh oui...) sont aujourd'hui des femmes mûres. L'hystérie d'autrefois a cédé sa place à un amour fidèle et (beaucoup le déplorent) platonique, dont le chanteur ne cessera de raviver la flamme, plus de deux heures durant.

Il apparaît côté cour, la guitare en bandoulière, sur les premières notes d'Alors regarde et la salle est conquise. En trente secondes, Bruel a réussi à mettre une ambiance que d'autres peinent à atteindre à la fin de leur concert. Lorsque, à mi-chanson, le rideau tombe et que les musiciens apparaissent, c'est carrément le délire. Histoire de ne pas laisser retomber le soufflé, il enchaîne directement avec J'm'attendais pas à toi, appuyant ses J'm'attendais pas à ça qui ravissent l'assistance. "Bonsoir Bruxelles. J'm'attendais pas à ça, ce soir. Ni il y a six ans, ni il y a 11 ans, ni il y a 15 ans" , dit-il. Des considérations sur le temps qui passe qui lui permettent d'exhumer la photo de classe de Je fais semblant .

L'instant d'après, les briquets (le temps passe, mais les bonnes vieilles traditions kitsch, elles, restent) s'allument pour une vieille chanson, Dors , que Bruel revisite avec tendresse. La même qui l'habite quand il évoque sa maman dans Raconte-moi .

Jusqu'ici, toutefois, le chanteur ne s'est pas encore beaucoup raconté. On en est précisément à se dire qu'il n'est pas très causant quand le moulin à paroles se met en marche. Au piano, il enchaîne C'est la vie , avec la salle pour chorale et l'inévitable J'te l'dis quand même qui fait fondre quelques coeurs d'artichaut.

Alors qu'on s'attendait à une grande plongée dans Des souvenirs devant, son dernier album sorti en mars dernier, Bruel s'amuse à se perdre dans son désormais foisonnant répertoire. Il dépoussière Décalé (la salle est en transe) et compte Combien de murs ? En ne manquant pas de souligner qu'il a écrit cette chanson en 1990. "J e ne pensais pas qu'elle serait toujours d'actualité aujourd'hui ", dit-il simplement. Adieu, qui évoque les attentats de Madrid, New York et Netanya, suit logiquement. "Et maintenant qu'on a bien plombé l'ambiance, on va passer à autre chose ", sourit-il. Le voilà parti dans les méandres de ses souvenirs dans la Grosse Pomme. L'occasion de rappeler qu'il était, lui aussi, dans la foule qui, le 8 décembre dans la nuit, a chanté à l'unisson Help , dans un Central Park en deuil.

L'ambiance, mardi soir, était pourtant plus festive. Comme quand il dit "Halte aux blagues de blondes. Pas parce qu'elles sont mauvaises, mais parce qu'il faut que je les explique à ma femme "... À qui il dédie En panne de mélancolie .

Puis il revient au temps qui passe et qui, mine de rien, le turlupine, l'ami Patrick. "Lors du concert des Enfoirés, il y avait une fille qui criait au premier rang. Je m'approche et elle me demande si je peux lui avoir un autographe de Raphaël. Du coup, je me suis remis aux légumes bouillis et au sport... " Dans le désordre, il égratignera encore la Star Ac', fera un tour Place des Grands Hommes puis un détour par le Café des délices (l'un des plus jolis moments) avant de se Casser la voix . Une Lettre au Père Noël de circonstance et le voilà parti. Pour mieux revenir encore et encore. Et ça va durer jusqu'en mai !

Patrick Bruel, Mes souvenirs devant (Sony/BMG). À Forest National, le 22 mai à 20 h 30.



© La Dernière Heure 2006