Musique

Immersion dans le battle-rap, ces joutes verbales à la 8 Mile qui captivent des millions d'internautes, dans l'antichambre de la vitrine commerciale qu'est devenu le hip-hop. Le tout avec Gaëtan, 29 ans, originaire de Tubize, aka Parano, digne et unique représentant de la Belgique dans la Champions League du battle rap : les Rap Contenders parisiens.

C'est un phénomène underground qui ne cesse de faire du bruit, de voir sa commnauté grossir, essentiellement sur le Web où il empile les centaines de millions de vues. Les battles de rap, à l'honneur dans le film 8 Mile avec Eminem, sont au mouvement hip-hop ce que la joute équestre fut à la chevalerie : deux rappeurs, qui s'affrontent, acapella, en trois rounds, en public, avec ce qu'ils ont de meilleur à coucher sur papier et à délivrer sur scène. Un art particulier, où la finesse de la plume des uns tutoie la vulgarité et l'esprit Carambar des autres, un art lyrical qui tient parfois du spectacle, un exercice qui exige maitrise de soi mais aussi envie de coucher l'opposant, ne serait-ce que lyricalement. Un retour du mouvement parti dans toutes les directions vocoderisées vers son origine virile, s'il fallait psychiatriser la chose, même si "les battles, c'est que de l'amour", dixit l'expression consacrée.

En France, le mouvement, essentiellement porté par les Rap Contenders, pèse déjà 120 millions de vues cumulées, depuis 2011. Il a servi de tremplin à un certain Nekfeu, dont le batte contre Logik Konstantine et sa phase magique à 7 minutes 04 ("La nuit, J'gratte, j'gratte/ je me défoule contre tes textes/Clap-Clap/C'est le bruit de mes boules contre tes fesses") reste le plus vu de l'histoire de la grande ligue et des battles francophones.

Le battle de Nekfeu contre Logik Konstantine en 2011, qui a servi de tremplin à l'artiste parisien notamment avec la "phase" qu'il sort à 7:04.

Le rappeur parisien et son crew, L'Entourage, est aujourd'hui au sommet des charts et du rap parisien. Wojtek, emcee originaire de Cergy et de racine polonaise, d'une incision rare et "sssssale" dans ses "phases" (lignes) est de son côté le champion incontesté de l'exercice (il vient de signer son retour et de reprendre son titre à Hermano Salavatore lors de l'édition des RC13), tutoyant désormais le statut de légende de l'exercice. Pour autant, à l'instar de nombreux bateleurs des RC, Wojtek n'a musicalement ou commercialement pas percé. Un constat indépendant du talent que peuvent détenir des Cheef, des Gaiden, des Hermano, des Louvar, des Wojtek.

Le battle pour le titre de la dernière édition des Rap Contenders, opposant Wojtek à Hermano Salvatore.

Parano, le Belge qui monte

© FACEBOOK

Vous l'avez compris : même si le mouvement est mondial et que ligues pullulent un peu partout en francophonie et ailleurs (notamment en Bellgique avec Battle royale ou l'ABBC), Les Rap Contenders, à Paris, c'est la Champions League du Battle Rap. Et Parano, Gaëtan de son vrai prénom, en est le RSCA période 2000-2001 : le truc belge qui frappe fort, monte en prenant les grands de court rencontre après rencontre.

Parano face à un adversaire au style très différent du sien au RC 12, Mo The Fucker.

Originaire de Tubize, presque trentenaire, Gaëtan est, au civil, actif dans le milieu de l'aide à la jeunesse. "Une voie que j'ai su très tôt que je voulais emprunter", nous confie celui qui est passé par l'IPPJ de Wauthier Braine et travaille aujourd'hui en Maison de Jeunes à Ixelles. "Après 3 ans en IPPJ, j'ai pris la chaîne par l'autre bout : l'IPPJ, c'est la fin du processus. Au terme du passage en institut, soit le jeune comprend et rentre dans le droit chemin, soit c'est la prison. En maison de jeunes, où je m'occupe de mineurs placés par des juges parce que leurs parents ont merdé, il y a une possibilité de travailler plus sur le le long-terme, de prendre la chaîne avant qu'elle ne déraille." Il ne fait presque pas exprès, mais même quand il parle, posé, après une nuit de garde au boulot, Parano joue avec les mots. "J'ai la maladie de l'écriture depuis douze ans. C'est un exercie quotidien. J'ai plus de 750 textes de grattés. C'est vraiment ce qui m'anime : donner du sens à l'écrit, faire peser les mots." En y glissant, entre deux barz, ces petites pépites de sens, de fond, de contenu. Pour prendre Parano en battle, pas de doute, il faut débarquer avec une écriture recherchée. "Il n'y a que comme ça que j'envisage le rap. C'est-à-dire dans son sens premier : celle de faire primer des idées et un message. Sans obscénité, sans meuf à poil dans la piscine, sans survendre un vécu qui aurait, ou pas, plus ou moins de légitimité que celui de l'autre. Sans excès de vulgarité, aussi. Ma mère regarde mes battles. Les enfants dont je m'occupe aussi. Cela implique une certaine responsabilité."

Douze ans, c'est aussi l'âge où Gaëtan a choisi son nom de MC. "Parano, parce que je ne fais confiance à personne. J'ai vu trop de gens bien virer au pire et inversément que pour ne pas être prudent. Je préfère donc être méfiant envers tous, au final je ne pourrai ainsi qu'être surpris en bien."

"En Belgique, il est pratiquement impossible de vivre du rap"

Gaëtan n'est pas arrivé dans les battles par hasard. "J'ai découvert le rap petit et je dois l'admettre, même si ça pourrait se retourner contre moi un jour en battle, avec... Manau. Heureusement, très vite, j'ai bifurqué vers IAM, dont je reste un inconditionnel auditeur. Quant aux clashes, j'ai plus découvert ça par l'influence d'un Sinik que d'un Eminem, même si Eminem, de par sa prestance, influence évidemment l'ensemble du mouvement hip-hop, donc des battles."

Si aujourd'hui il prend son pied devant des artistes comme Furax Barbarossa, Hugo TSR, Scylla côté belge, Parano ne vit bien entendu pas de son art. "En Belgique c'est pratiquement impossible, sauf par le biais d'une explosion dans le prisme français. J'ai bien quelques petits projets, comme l'arrivée prochaine d'Une poignée de punchlines, mais ce ne sont que des bonus. Après, il faut avoir conscience que dans ce milieu, tout est possible : n'importe quel MC d'une petite ligue pourrait me prendre, comme je pourrais prendre n'impote quel MC tête de série des RC. Pareil pour la musique : je ne suis nulle part et je ne vis pas de mon art, mais il suffit parfois d'un morceau pour que tout s'enflamme."

Parano face à 2Taf dans la Ligue 59Arena, issue du Nord de la France.

Pour cette édition des Rap Contenders, les RC13, le "main event", battle pour le titre, a déjà été diffusé. Le clash de Parano, contre son pote K5, MC du Nord de la France, sera lui révélé le 29 octobre. "Notre clash a été qualifié de meilleur battle de l'édition, notamment par l'intensité qui s'en dégageait. C'était fou, les 1.500 personnes présentes au cabaret Sauvage ont vraiment apprécié, et K5 et moi avons vraiment apprécié le moment. Pourtant, on est de très bons potes dans la vie ! Il ne faut pas croire que les clasheurs se détestent : il y a beaucoup de respect entre nous, même si on s'envoie du sale. Il y a souvent des contacts préalables entre battle emcees, pour savoir si des thèmes touchy peuvent, ou non, être abordés. Après libre à chacun de respecter ou pas les desiderata de l'autre... Pour ma part, je m'y plie.".

Quoi qu'il en soit, la carrière de Parano, en plein envol, n'est pas prête de s'interrompre : il est déjà booké pour le RC14, "et contre un gros nom des Rap Contenders. J'ai 6 mois pour écrire mes trois couplets, c'est un confort que je n'ai jamaus eu jusqu'ici." Preuve de la confiance que lui accorde désormais l'insitution où, "même s'il ne représente aucune brique", Parano porte haut et fort le drapeau belge, pour la première fois hissé si haut dans ce milieu.


Petit lexique du battle-rap

Punchnline : phrases rappées, dont le but est de créer un impact fort. Aussi appellées "barz" ou "lines". Exemple : "Issu d'une jeunesse qui m'choque, attiré par le crime, genre si j'me flingue en live, combien de screenshots ?" (Nekfeu).

Time : le mot que prononce chaque bateleur à la fin de ses couplets, qui signifie que son round est terminé. Les rounds durent généralement 1 minute 30.

Flip : lorsque l'adversaire vient de livrer son couplet, reprendre un élément dont il vient de parler pour le lui "renverser". Il peut-être préparé, mais exige souvent d'être improvisé.

Choke/Choker : le fait de ne pas pouvoir sortir son texte, pour cause de trou de mémoire, ou de stress. La plus grande hantise des battle emcees.

Bodybag : lorsqu'un rappeur se fait battre à plate couture par son opposant, on dit de lui qu'il s'est fait Bodybag. Les vrais bodybags sont rares dans les grandes ligues. Un exemple : Filigrann, MC canadien du WordUp, a bodybag Eff Gee, MC français de l'Entourage.