Musique Face à nos lectrices, Julien Clerc s’est longuement confié, à cœur ouvert.

Le 11 juin prochain, il chantera à Forest National, l’une des salles où il a écrit parmi ses plus beaux souvenirs. Un spectacle qui, il s’en réjouit par avance, ne manquera pas de surprendre ses fans. Quelques-unes d’entre elles - Myriam, Nadine, Anne-Marie, Anne et Marie-Gaëlle - ont, lundi, eu l’occasion d’évoquer le sujet, et beaucoup d’autres, avec l’artiste, qui a longuement répondu à leurs questions, au cœur même de notre rédaction. Extraits.

Anne : Est-ce que vous acceptez ou revendiquez d’être un chanteur pour femmes sans tomber dans une certaine hystérie ?

(il sourit en gobant un raisin) "Un Monsieur m’a dit un jour qu’il n’y avait quand même pas que des femmes ! J’aurais tendance à penser que les femmes ont toujours été très importantes pour moi. Si je suis encore là aujourd’hui, après toutes ces années, je pense que c’est en grande partie grâce à elles. Il me semble que les femmes qui aimaient mon travail ont tenté - et parfois réussi - à partager ça avec leurs enfants, leurs nièces, etc."

Vous avez entretenu une certaine branchitude, pendant toutes ces années…

"Quand j’ai commencé, j’étais fort jeune et ma vie a basculé quand j’ai découvert que j’étais capable d’inventer des mélodies. Je viens d’une famille qui n’avait rien à voir avec tout ça, il n’y avait même pas de musiciens. Je passais pour un adolescent tout à fait paresseux et tout à fait dilettante. Dieu merci, j’ai découvert devant un piano que je pouvais faire ça de ma vie. Tout ça pour dire que j’aurais été capable de signer avec n’importe qui, prêt à chanter n’importe quoi pour que ma musique soit sur un disque. Mais j’ai eu la chance inouïe de rencontrer Roda-Gil. Il y avait quelque chose d’emballant chez ce type. Il m’a donné des paroles qui n’étaient certainement pas celles auxquelles je rêvais."

Marie-Gaëlle : Vous êtes compositeur et interprète. Quand vous travaillez avec un auteur, est-ce la musique qui vient d’abord, ou bien le texte ?

"C’est le deux. Ça doit être les deux parce que ça ne fait pas les mêmes chansons. Généralement, les chansons populaires, la musique vient d’abord. C’est avec le recul que je vous dis ça… Quand j’y pense, j’ai quand même obéi aux injonctions paternelles. Il avait un amour de la poésie sans frontières. J’ai retrouvé ça à travers la chanson. Le fait que Roda-Gil ait mis la barre si haut, j’ai été en recherche, toute ma vie, de textes signifiants, populaires et de qualité."

Myriam : Quelle est la période de votre carrière qui vous semble la plus intéressante ?

"Je trouve que l’actuelle est intéressante. Parce que, chaque jour, lutter contre le passé devient de plus en plus difficile. En même temps, si je m’en réfère à ce que j’ai écrit sur le dernier album, je me sens plus frais que jamais. Je n’ai pas perdu la moelle de la composition ! C’est une période intéressante à vivre parce que le renouvellement est plus important que jamais. Mais toutes celles que j’ai pu traverser, durant les quarante et des années de ma carrière, sont chères à mon cœur. Dans l’instant, c’était fait en pensant qu’on ne pouvait pas mieux faire…"

Nadine : Votre concert sera très différent de ce à quoi vous nous avez habituées. N’avez-vous pas peur de décevoir les fans ?

"Ce spectacle, je vois bien que comme je n’ai pas communiqué dessus, les gens ont vu quelque chose auquel ils ne s’attendaient absolument pas ! C’est mon idée de surprendre, tout en restant fidèle. Alors, si, bien sûr, j’ai toujours peur de décevoir, mais quand on reste fidèle à son âme, on peut tenter des nouveautés. Quand on commence à trahir l’idée que les gens se font de vous, c’est que vous avez déjà commencé à vous trahir vous-même. Pour durer, il faut bousculer les choses, parce que vous en recueillez les fruits après."

Marie-Gaëlle : Comment composez-vous votre set list, pour harmoniser les nouvelles chansons et les tubes ?

"Il y a les incontournables. Celles-là, il faut les faire. Vous connaissez la phrase de McCartney sur les Stones ? Il dit que s’il va voir un de leurs concerts et qu’ils ne chantent pas Satisfaction , il demande à être remboursé ! Avec le temps, j’ai la chance d’avoir quelques incontournables et, donc, d’en laisser quelques-unes au repos."

Et celle que vous n’enlèveriez jamais ?

"Il y en a une, c’est Ce n’est rien . Parce que quelle que soit la formation, je peux la faire. Il m’est arrivé, parfois, d’enlever Melissa parce qu’avec le symphonique, par exemple, ça ne le faisait pas. Après, il faut aussi mettre des nouvelles chansons - six ou sept, pas plus. Enfin, il y a celles à côté desquelles on est passés, pour les faire redécouvrir. Tout dépend aussi du dernier tour de chant."

Myriam : Vous avez une préférence pour les salles : théâtre, grandes salles, plus petites ?

"En gros, le travail est toujours le même. C’est de l’énergie et de l’émotion, qui doivent être les mêmes dans une petite salle que dans une grande. La manière de mettre l’énergie en scène sera différente… Là - et j’ai longtemps réfléchi avant de le faire, mais ça me semble être la marche du temps - il y a des écrans. Parce que dans une grande salle, on ne peut plus faire autrement. L’œil s’est habitué à être sollicité dans tous les sens."

Marie-Gaëlle : À propos de modernité, les réseaux sociaux sont devenus incontournables entre un artiste et les communautés de fan. Vous êtes actif, vous…

"… du tout. Du tout, du tout. Vous savez, il faut quand même se montrer tel qu’on est. Moi, ça ne m’a jamais intéressé tout ça. Je ne vais pas me mettre à le faire parce qu’il faut le faire aujourd’hui. Quand j’ai commencé, à la fin des années 60, il était de bon ton pour les artistes d’avoir un club. C’était terrible… Ils sortaient un petit journal pour dire ce qu’ils allaient faire, jeudi prochain de 10 à 11. Je trouvais ça épouvantable pour deux raisons : je n’avais pas envie de dire ce que je ferai jeudi prochain. Et puis, ça avait un côté embrigadement des gens. J’ai la faiblesse de croire que je fais un métier d’homme libre. Donc si je n’ai pas eu de club dans les années 70, vous pensez bien que je ne vais pas commencer à me mettre en scène. Je ne veux pas avoir à dépendre de ça. Internet est un instrument extraordinaire et effrayant, aussi."

Vie privée : "Je suis fier de tous mes enfants !"

Anne-Marie : En dehors de la musique, quels sont vos hobbies ?

"Je lis. Et je m’occupe de ma famille. Ma famille est très importante pour moi. Étant fils de divorcés et ayant fait subir ça à mes enfants aînés, j’ai véritablement travaillé, fait tout pour avoir une famille recomposée. J’ai été à la mode avant la mode ! Dans cette famille recomposée, il y a même l’adoption. Ma fille aînée a adopté récemment une petite fille. On a là tout le schéma de la famille recomposée, et s’il y a une chose dont je suis fier, c’est ça. Les mamans se connaissent et tout le monde se réunit, deux ou trois fois par an. Et tout le monde s’entend bien. Moi, la première fois que j’ai vu mes parents ensemble, l’un à côté de l’autre, c’était dans la salle de l’Olympia ! J’ai essayé de ne pas reproduire les blessures produites par toutes ces vies différentes."

Marie-Gaëlle : L’une de vos filles va bientôt sortir son premier album. L’y avez-vous aidée ?

"Non. Ce serait un très mauvais service à lui rendre. J’ai écouté les chansons, bien sûr. Quand elle écrit quelque chose, elle vient me le jouer, et je lui dis ce que j’en pense. Mais je n’ai rien fait, elle a tout fait toute seule. Je suis juste consultant, si elle le veut. C’était marqué davantage avec ma fille aînée et son film. J’avais lu la mouture du premier scénario il y a 2 ans. Je suis allé la voir sur le plateau où elle tournait et je l’ai vue comme un vieux metteur en scène qui dirige ses acteurs, comme une grande professionnelle alors que c’était un premier film. C’est là qu’on voit que le temps passe… Je suis vraiment jusqu’à maintenant fier de tous ! Et j’ai toujours essayé de ne pas interférer. Et de ne pas donner un trop mauvais exemple…"

Les Enfoirés : "S’il te plaît ne me déguise pas en carotte !"

Myriam : Votre engagement auprès des Restos du cœur, vous qui faites partie des anciens de la troupe, est-il toujours le même ?

"Aux Restos du cœur, on y va ou pas. Si on a des états d’âme, il ne faut pas y aller. Si on pense que c’est une association qui est là pour lever de l’argent, qui en lève beaucoup et où l’argent sert à ce à quoi il devrait servir, on y va et on joue le jeu. Qui est de s’oublier pendant 4 jours et de faire ce qu’on sait faire après tout : notre métier. Mais ce n’est pas un endroit où il faut aller en pensant à soi-même et en ayant des états d’âme artistiques ou autre. Quand on a un certain âge, on peut dire : sois gentil, ne me mets pas en carotte ! Laisse ça aux plus jeunes… Mais bon, si tu veux me mettre une armure, mets-moi une armure. C’est à peu près comme ça que ça se passe. Sur le côté amical, c’est très agréable, il y a un vrai esprit de groupe et on s’amuse franchement. Et je le répète, l’argent va là où il doit aller. S’il y avait eu de la triche, c’est un tellement gros truc qu’on le saurait depuis longtemps. Le plus important, c’est que cette association soulage la misère."


"L’avis des fans est primordial"

Sollicité souvent et beaucoup par ses fans - Myriam, par exemple, fait partie des Patineurs -, Julien Clerc avoue prêter une oreille toujours attentive à leurs remarques."Parmi toutes ces bandes, il y a un groupe de six ou sept personnes que je vois tout le temps. Je suis d’ailleurs étonné que Carine, une Bruxelloise, n’ait pas réussi à s’infiltrer ici, sourit-il. Ce qu’ils pensent, eux, a la plus grande importance pour moi. Parce que ce sont les gens qui m’ont le plus vu sur scène. C’est généralement le premier avis que je reçois, sur l’album et sur le spectacle. Ils savent que c’est important pour moi… Je me dis que si ceux-là sont contents quand ils sortent du spectacle, c’est que je l’ai suffisamment nourri."

Et quand ils ne sont pas contents non plus, du reste, ils ne se privent pas pour le dire : "L’autre soir, à la sortie, il y avait une dame qui était très en colère parce que j’avais enlevé Le patineur. Pour le coup, elle m’engueulait pour de bon !"