Musique

Avec son simple t-shirt noir et ses baskets, Yves Deruyter affiche une dégaine décontractée, lorsqu’on le rencontre sur The Ark, ce festival maritime belge accueillant plus de 4000 personnes venues du monde entier. Armé de 32 ans de carrière, ce parrain de la musique électronique en Belgique est comme un poisson dans l’eau, que ce soit face à quelques centaines de fêtards d’une petite boîte de nuit, des milliers de festivaliers amassés devant la scène de Tomorrowland ou sur le pont du bateau de croisière Freedom of the Seas, qui navigue de Barcelone vers Ibiza et Marseille, du 31 au 3 septembre. “Depuis tout petit, je baigne dans la musique. J’ai même fait des shows de playback en imitant Michael Jackson. Dans les années 80’, j’ai commencé à jouer en peu toutes sortes de styles. Et puis, le New beat est arrivé” , se souvient ce quadragénaire, comme si c’était hier. Le New Beat, c’est ce dérivé dit un peu bizarre, frais, lent de la musique électronique, né en Belgique et mis à l’honneur dans le documentaire The Sound of Belgium, réalisé en 2012 par Joseph Devillé. Cela consistait à passer des morceaux à 33 tours, plutôt qu’à 45 tours, installant ainsi une ambiance un peu étrange, voire inquiétante.

“Mais le New beat a vite laissé place à la house. Lorsque j’ai adopté ce style, on me disait que j’étais fou, que ça n’allait pas durer longtemps. Mais j’ai commencé à mixer au Globe, un petit afterclub. J’y jouais pendant des heures, avec des vinyles. Toutes les nuits, on faisait des sets de 10 ou 12 heures, alors qu’aujourd’hui, il y a peut être dix DJs sur une soirée.”

L’électro belge en héritage

Sur the Ark, ce sont carrément 90 artistes qui se relaient derrière les platines pendant quatre jours de fête. Parmi ceux-ci, Henri PFR, nouvelle révélation belge de la musique électro que les festivals s’arrachent aux quatre coins du monde. “Je suis super fier d’être belge. Le fameux documentaire The Sound of Belgium, je l’ai regardé et re-regardé je ne sais plus combien de fois parce que c’est inspirant et beau à voir. Si avant c’était un peu ringard d’être belge, maintenant c’est devenu assez hype. Et c’est clairement grâce à la culture, avec des artistes qui commencent de plus en plus à s’imposer sur la scène internationale. Je pense à Stromae, je pense à Lost Frequencies, à Dimitri Vegas & Like Mike. J’ai la chance de pouvoir faire partie de cette vague musicale belge qui s’exporte de plus en plus.”


Un goût de retromania

Mais déjà dans les années 90, le plat pays, avec ses megas discothèques comme Cherry Moon ou Boccaccio, est devenu une référence pour les amoureux de l’électro. “Ce qu’il se passe maintenant avec Tomorrowland, où des gens du monde entier viennent, c’est ce qu’il se passait à l’époque avec les boites de nuit. On accueillait des personnes de France, d’Allemagne, d’Espagne, des quatre coins de l’Europe. Il sautaient dans l’avion rien que pour sortir en Belgique” , se rappelle M. Deruyter. Fondé en 1992 par DJ Fly, le label belge Bonzai Records connaît rapidement son heure de gloire, incarnant une poignée de DJs et de producteurs, parmi lesquels notamment Yves Deruyter. Et dans les festivals comme Tomorrowland, il plane aujourd’hui comme une sorte de nostalgie, tant ils cherchent à mettre à l’honneur ces sons vieux de trente ans qui n’ont pas pris une ride. “Pourquoi ? Parce que c’est la meilleure musique électronique jamais faite. Je commence à recevoir la reconnaissance des grands noms actuels, Steve Aoki ou encore Afrojack, qui ont 20 ans de moins mais qui vont écouter et apprécier mes sets. On redevient en fait des grands DJs” , explique M. Deruyter, dont l’agenda est actuellement plus que chargé.


Percer dans le métier, plus facile grâce aux réseaux sociaux

Ce vétéran de la musique électronique belge est l’un des premiers à être parvenu à vivre uniquement de sa passion. Percer dans le métier, ça s’est fait un peu naturellement. “Mais c’est peut être plus facile aujourd’hui d’y arriver parce qu’il y a des gros festivals, il y a les médias sociaux, qui tout de suite te donnent un public beaucoup plus large. A l’époque, si tu voulais voir un DJ, il fallait se déplacer à telle boîte à telle heure. Aujourd’hui, avec Spotify, plus besoin” , estime M. Deruyter.

La preuve : c’est sur Youtube que Henri PFR a fait son baptême de feu. “J’ai fait La Belle Mixtape et j’ai posté ça sur Youtube. Les gens ont aimé, partagé, commenté ce qui fait qu’elle est aujourd’hui à plus de 60 millions de vues. Tout est donc parti d’un buzz internet, c’était pas du tout attendu, c’était pas du tout voulu. Je faisais juste mon délire, j’ai créé un mix que j’aime bien, je l’ai posté sur Internet et ça a pris. Et donc les labels ont commencé à s’intéresser à moi”, explique que jeune belge. Sauf que qui dit accès facile, dit aussi concurrence exacerbée. “C’est vrai. Avant, si tu voulais faire un son, il fallait enregistrer dans un studio professionnel, investir beaucoup d’argent pour y arriver. Maintenant, tu dois juste télécharger un programme gratuitement sur internet et faire de la musique. Mais il y a de plus en plus de gens qui commencent à faire de la musique et donc il faut être de plus en plus original pour pouvoir s’en sortir” , ajoute-t-il.


Mixer en pleine mer, une expérience inédite

Henri PFR, qui abandonné ses études de sciences économiques pour se dédier 100% à sa musique, a trouvé sa touche perso, en faisant de l’électro pop. Si l’électro monte à 128 battements par minute (mesure utilisée pour exprimer le tempo de la musique), un morceau pop est plus lent et tourne autour des 110 bpm. “Moi, je fais du 110 bpm, mais avec une rythmique électro, avec un kick sur le temps un peu plus long, tout en gardant la même joie qu’il y a dans l’électro rapide” , explique-t-il. Doté d’un style dit plus commercial, il a néanmoins adapté son mix à The Ark, qui se veut un festival plus underground, proposant ce que l’électro a de plus pur à un public âgé en moyenne de 30 à 40 ans. “Pouvoir mixer en plein milieu de la mer, c’est totalement inédit. Tu tournes la tête à gauche tu vois de l’eau, même chose à droite, tu regardes en face de toi, tu vois une foule de gens et sous tes mains, des platines. Et tu te dis : ‘je suis en train de mixer ici, au milieu de nullepart’.”


La Belgique, en quête d’identité musicale?

Aux yeux de Yves Deruyter, “être sur The Ark crée une ambiance plus relax, puisqu’il n’y a plus ce stress de se dire que si on va voir le dernier DJ, on va rentrer tard, on doit prendre le volant, on ne doit pas boire” . Avec cette initiative, la Belgique renforce donc son image de lieu de prédilection des festivals grandioses offrant aux fêtards une expérience immersive. Mais le parrain de l’électro belge regrette toutefois l’époque où le plat pays avait son propre son. “C’était… the Sound of Belgium. Le titre dit tout. C’était de la musique qui était uniquement produite chez nous. Tout le monde parlait - et tout le monde parle encore - des disques qui sortaient. Maintenant, on fait toujours de la bonne musique mais c’est un peu ce que le monde entier fait. Il nous manque peut être un peu d’être à la pointe. La Belgique reste un endroit de prédilection des scènes musicales. On mise peut être moins sur le côté musique et plus sur le côté festival, sur des événements qui facilitent la musique électronique” .