Télévision

Questions à la une diffuse ce soir le reportage censuré sur Tintin, mais sans la séquence litigieuse

BRUXELLES Le 10 octobre, la RTBF devait diffuser, dans le cadre de Questions à la une , un reportage choc sur Tintin, dénonçant la transformation du héros de Hergé en un produit de luxe réservé à une élite. Mais, coup de théâtre, quelques heures seulement avant la diffusion de l'émission, la société Moulinsart faisait interdire par voie de justice la diffusion d'une séquence filmée en caméra cachée dans laquelle le tout puissant patron de l'empire Tintin, Nick Rodwell (l'époux de la veuve d'Hergé) évoque une liste noire de personnalités qu'il ne veut pas voir figurer dans le reportage.

La RTBF, plutôt que de diffuser un reportage tronqué, avait alors décidé de ne pas programmer du tout celui-ci, espérant que la justice reviendrait sur sa décision. Mais, le 18 décembre dernier, le tribunal des référés a confirmé la censure, sans toutefois se prononcer sur le fond. La RTBF n'est donc pas encore battue mais devra patienter, sans doute plusieurs années, avant de connaître le jugement définitif. Trop long, évidemment. C'est donc résigné que le service public propose ce soir le reportage amputé de la séquence controversée. "Je garde un profond goût amer de tout cela" , confie Gérald Vandenberghe, l'auteur du reportage. "Pour la deuxième fois, on a été censuré alors que le juge n'a toujours pas vu la séquence ! C'est une censure préalable qui est quand même une drôle de façon de faire."

Reste que, même sans le passage en caméra cachée, le sujet de ce soir est éloquent quant à ce que Nick Rodwell a fait de Tintin. On verra d'ailleurs s'exprimer dans le reportage plusieurs des personnalités qui figurent sur cette liste noire, comme Stéphane Steeman, Hugues Dayez, Benoît Peeters (biographe d'Hergé) ou Harry Swerts (un des plus grands collectionneurs d'objets Tintin au monde). Autant de personnes très critiques envers Rodwell. On peut d'ailleurs se demander ce qui a pu pousser le maître de Moulinsart à attaquer la RTBF en justice, puisque toute la publicité faite autour de l'affaire a pour conséquence que plus personne n'ignore désormais ses méthodes et l'existence de cette fameuse liste noire. "C'est clair que son attitude est la preuve par l'absurde de ce que je dénonce dans le reportage", poursuit Gérald Vandenberghe. "Mais je pense qu'il s'en fiche. Nick Rodwell est avant tout un Monsieur qui entend avoir un contrôle absolu sur l'image de Tintin. Mais, en agissant ainsi, il tue le mythe. Son idée est de rendre Tintin de plus en plus rare, car ce qui est rare est cher. Il veut le transformer en un produit de luxe. Son modèle, c'est Louis Vuitton, alors qu'à la base Tintin était un personnage hautement populaire. C'est la démarche exactement inverse de Disney qui veut que ses personnages soient accessibles au plus grand nombre. C'est un peu comme si on transformait Mickey en boîte de caviar. Je ne critique pas que Rodwell veuille que Tintin puisse se décliner en statuettes à 400 euros. Ce que je regrette, c'est qu'il ne veut en faire que ça."

"Spielberg ne s'embarrassera pas de Rodwell"

Pourtant, Tintin pourrait retrouver une seconde jeunesse et un nouveau public grâce aux films que vont en faire Spielberg et Peter Jackson. "Si les films sont des succès - ce qui est probable -, Tintin retrouvera enfin une grande popularité. Mais cette nouvelle vie se fera sans Rodwell. Des gens comme Spielberg ou Jackson ne vont pas s'embarrasser d'un personnage comme lui. Spielberg tirera de Tintin des jeux vidéo, des jouets, des happy-meals. Il payera Rodwell suffisamment cher pour faire ce qu'il veut !"



© La Dernière Heure 2008