Télévision Frédéric Beigbeder sort une BD satirique, Rester normal à Saint-Tropez, avant son retour en télévision

BRUXELLES Avec ses éternelles lunettes à la Nana Mouskouri et ses grands gestes de dandy, Frédéric Beigbeder n'est pas du genre à passer inaperçu. Tant mieux: il déteste ça. Jet-setteur dans l'âme, joyeux fêtard capable de chanter Dalida au milieu du bar de l'hôtel puis d'entamer un pas de danse en direction de quelques hommes d'affaires trop sérieux à son goût, l'ex-trublion de Canal+ revient en force sur le devant de l'actualité. Avec une BD férocement satirique, Rester normal à Saint-Tropez, puis à la télévision, sur le câble français. Préparez les gilets pare-balles: cela va flinguer.

«Il n'y a rien de plus bourgeois que de se moquer des bourgeois», lance-t-il d'entrée. «Le regard critique, il faut donc aussi l'avoir sur soi. Et assumer ses contradictions. Quand on va à Saint-Tropez, c'est pour travailler, rire de tout ce qui est grotesque, de ces femmes hyperliftées, des maîtres nageurs surbronzés, des vieux aux bras de jeunes Bulgares. Mais en même temps, on est content d'être là! Ce serait hypocrite de dire qu'on se prend juste pour des justiciers. On est comme tout le monde, on trouve que cela va trop loin: Saint-Tropez, c'est la vraie obscénité. Le caviar, c'est bon, mais si on en prend un kilo pour s'en tartiner le visage, c'est indécent. »

Vous faites pourtant partie de cette jet-set!

«C'était avant. Maintenant, je la trouve sinistre. Mais pour critiquer, il faut bien connaître. Nous, on flingue à tous crins pour dégager le chemin de toutes ces baudruches... Cet étalage de pognon est obscène. Et c'est bien de le dire: les jeunes, gavés de téléréalité, pensent que c'est ça l'idéal absolu! Les pauvres qui regardent les riches profiter d'un luxe insolent: c'est ça le reflet de notre société, véhiculé par la télévision. Mais pourquoi est-ce qu'on regarde ça? On est à l'époque du capitalisme spectaculaire. Avant, les riches se cachaient. Maintenant, les Ivana Trump ou Jean-Marie Messier, ils s'affichent avec tout leur argent. Tout le monde se retrouve à Saint-Tropez avec Barthez et Arthur. On ne doit même pas forcer le trait: tout y est ridicule! Au 18e siècle, l'aristocratie était royale. Maintenant, elle est fabriquée par les médias, composée de 300 personnes qu'on voit partout à la télé ou dans les magazines.»

Vous poussez quand même loin le bouchon, en amenant Ben Laden à Saint-Tropez...

«On ne sait jamais... Vous savez, le frère préféré de Ben Laden possède une villa sur les hauteurs de Cannes qui a servi pour une réception très mondaine lors du Festival de Cannes. On n'est donc pas si loin de la réalité.»

C'est plus un travail de caricature politique que de BD...

«C'est tout à fait ça. Les anecdotes paraissent superficielles, mais en disent en fait très long sur nous. L'aboutissement de notre société axée sur toujours plus de profit, ce sont les fortunes indécentes amassées par quelques personnes qui se retrouvent toutes à Saint-Tropez l'été. Or, le sommet du capitalisme triomphant, ce n'est pas un sommet, c'est le fond! Ce sont des gouffres de malheur, de drogue, de visages refaits, de relations inhumaines. Pour vous dire à quel point ces gens ont perdu le sens des valeurs, les people préfèrent qu'on les égratigne dans la BD plutôt qu'on les oublie!»

Et vous, vous aimez qu'on vous critique?

«J'aime bien, oui, qu'on parle en mal de moi, à condition que ce ne soit pas une habitude. Même s'ils font de la peine, les articles les plus méchants sont souvent les plus talentueux, drôles et instructifs. On découvre des choses dont on ne se rend pas compte.»

Vous envisagez de revenir à la télé?

«Je vais faire parler un homme politique sur Paris Première à partir de la mi-octobre. Cela s'appellera Vous prendrez bien un peu de recul? Le ton sera décalé: les hommes politiques utilisent trop la langue de bois et on ne donne pas assez la parole aux jeunes. Le débat sera un peu intello mais pas chiant. De toute façon, le câble, ce n'est pas vraiment de la télé. Cela ne compte pas. La vraie télé, c'est la hertzienne, celle qui fait que les gens vous arrêtent dans la rue.»

Il ne changera jamais.

Frédéric Beigbeder et Philippe Bertrand, Rester normal à Saint-Tropez, Dargaud.

© La Dernière Heure 2004