Bruxelles Un an après les attentats contre Charlie Hebdo, le plan de prévention de la Région bruxelloise tarde à se concrétiser sur le terrain.

L’auteur de la pièce Djihad, Ismaël Saidi, a renoncé à son projet de capsules vidéos visant à lutter contre la radicalisation et financée à hauteur de 275.000 € par la Région bruxelloise, a rapporté vendredi Le Soir.

Deux jours à peine après la présentation de son projet, Ismaël Saidi a décidé de jeter l’éponge, déplorant les multiples accusations de clientélisme dont il a fait l’objet (voir ci-contre), mais aussi les nombreuses menaces de mort venues de la communauté musulmane.

Au-delà des capsules d’Ismaël Saidi, qui ne verront donc pas le jour, les polémiques et les passions entourant le projet ont en tout cas placé la politique bruxelloise de prévention sous les projecteurs. Et un an après les attentats contre Charlie Hebdo, le bilan de la politique bruxelloise en matière de prévention est plus que mitigé, tardant à se concrétiser sur le terrain.

Annoncé en grande pompe en janvier dernier, le plan d’actions en huit points contre le radicalisme et pour le vivre ensemble n’a été que partiellement mis en œuvre, tandis que le projet de cartographie des ASBL bruxelloises impliquées dans le vivre ensemble n’est pas encore terminée. Quant au tout nouvel OIP Bruxelles Sécurité et Prévention, il n’est pas encore en ordre de fonctionnement.

Les experts en radicalisme des communes les plus concernées par le phénomène (Anderlecht, Molenbeek, Schaerbeek et Bruxelles-ville) ont certes bénéficié de contacts avec l’Ocam et différents experts, via l’intermédiaire de la Région, mais aucune rencontre ne s’est révélée réellement instructive, nous dit-on. "La Région parle toujours de coordination, mais quand on entend coordination, on entend surtout perte de temps. On se coordonne tout seul. La connaissance, c’est surtout, nous, sur le terrain, qui l’avons. Les quatre grandes communes n’ont presque rien appris", explique l’un d’entre eux. "Il faut néanmoins leur donner le temps. Il y a tellement de paramètres en jeu", précise un autre.

La mise en place d’un réseau d’experts mis à la disposition des communes fait partie de ces projets dont la concrétisation a pris sensiblement du retard. Et si des actions de sensibilisation ont bien vu le jour dans les écoles et le milieu associatif comme promis, certains experts locaux n’en ont pas entendu parler...

Du côté du cabinet de Rudi Vervoort, on rappelle que l’émiettement des compétences, mais aussi les nombreux cloisonnements entre les acteurs de terrain, ne permettent pas toujours d’avancer aussi vite que voulu. Et de souligner que la Région n’avait jamais été jusqu’ici un acteur de 1e ligne. "Il ne faut pas oublier les 125 millions d’euros dégagés sur quatre ans au bénéfice des communes pour leurs politiques de prévention", a fait valoir le cabinet de Rudi Vervoort.


Ismaël Saidi, le "chouchou" médiatique du PS bruxellois ?

Ce n’est pas par hasard que le cabinet du ministre-président Rudi Vervoort (PS) a choisi Ismaël Saidi pour présenter le projet de capsules. Grâce au succès de sa pièceDjihad, le Bruxellois dispose d’une véritable notoriété. Reste que l’importance de la somme attribuée au projet (275.000 €, NdlR) et la manière avec laquelle celui-ci a été présenté ont alimenté les soupçons de clientélisme, au sein même d’un milieu associatif qui peine parfois à recevoir 5.000 € de subsides. Certains n’ont pas hésité à parler du chouchou médiatique du PS. Le message transmis dans la presse - on va expliquer aux musulmans comment interpréter le Coran - a été très mal accueilli par une grande partie de la communauté. "Il a du talent, mais quelle est sa légitimité dans ce dossier", s’étonnaient de nombreux internautes.


La majorité se divise au sujet de l’affaire Saïdi

La décision d’Ismaël Saïdi d’arrêter son projet a provoqué des tensions au sein de la majorité, et surtout de DéFI (ex-FDF)

L’information selon laquelle Ismaël Saïdi renonçait à son projet de capsules pédagogiques en raison de menaces et de critiques le taxant de clientélisme a provoqué vendredi de grosses tensions entre le PS et DéFI partenaires au sein de la majorité.

Mais c’est au sein même de DéFI que les plus graves dissensions ont apparu en plein jour.

Après que le ministre-président Rudi Vervoort (PS) ait jugé révoltant qu’Ismaël Saïdi se soit senti obligé de mettre un terme au projet, le ministre de l’Emploi Didier Gosuin (DéFI) a durement critiqué Emmanuel De Bock, lequel est pourtant le chef de groupe parlementaire de son parti. "Je partage la révolte de Rudi Vervoort. Emmanuel De Bock a perdu l’occasion de se taire", a-t-il ainsi tonné.

Un jour auparavant, Emmanuel De Bock avait publiquement regretté qu’Ismaël Saïdi ait reçu les 275.000 € de financement régional sans que le projet ait fait l’objet d’un appel d’offres ou d’un accord au sein du gouvernement. Le ministre de l’Emploi a ensuite confirmé les propos de Rudi Vervoort, selon lesquels le projet avait été préalablement décidé en conseil des ministres. Des propos pourtant incorrects puisque, selon nos informations, le sujet a seulement été abordé… ce jeudi.

Alors qu’on pouvait penser l’affaire close, celle-ci connaissait pourtant un nouveau rebondissement. Le député-bourgmestre schaerbeekois Bernard Clerfayt, un autre ténor de DéFI, prenait la défense d’Emmanuel De Bock. "Il est heureux qu’il s’interroge sur la manière dont on a attribué ce qui aurait dû être un marché", a-t-il souligné. Dans la foulée, Emmanuel De Bock… s’excusait pourtant, arguant ne "pas avoir eu toutes les informations".

Alors que le cdH, troisième partenaire de la majorité, émettait son souhait de maintenir le projet, avec ou sans Saïdi, le chef du groupe MR au Parlement Vincent De Wolf a jugé déplorable, et inquiétante la dissension survenue au sein de la majorité bruxelloise.