Bruxelles

Le seul cuisinier jamais anobli dans notre pays est décédé à l’âge de 88 ans.

C’est un véritable monstre sacré de la gastronomie belge qui vient de nous quitter : Pierre Romeyer, un des chefs les plus emblématiques de la cuisine noir-jaune-rouge s’est éteint chez lui dans la nuit de mercredi à jeudi à l’âge de 88 ans. Très diminué physiquement après un accident domestique qui l’avait privé ces dernières années d’une bonne part de sa mobilité, le chef de la célèbre Maison de Bouche avait pourtant gardé jusqu’au bout sa vivacité d’esprit, son redoutable sens de l’humour et… son légendaire appétit !

J’avais pu m’en rendre compte en février dernier lors d’un déjeuner amical, où le truculent bonhomme m’avait encore étonné par sa clairvoyance sur les réalités de ce qu’il considérait comme "le plus beau métier du monde". En effet, à ses yeux, les cuisiniers étaient - et sont toujours - "de véritables marchands de bonheur".

© BELGA/BAUWERAERTS/DR

Souvent considéré un peu comme la version belge de Paul Bocuse, dont il était un grand ami, Pierre Romeyer avait été un des premiers chefs médiatisés, ayant largement contribué à, comme il fut dit à l’époque, "sortir le cuisinier de la cave". En effet, longtemps considéré comme de simples domestiques au service d’un patron, les chefs de cuisine n’ont conquis la place de véritables entrepreneurs que relativement récemment et, chez nous, en grande partie grâce à des exemples comme celui qui vient de nous quitter.

Rentré à l’âge de 14 ans en cuisine, Pierre Romeyer, qui était né à Etterbeek le 28 juin 1930, avait patiemment gravi les échelons de la profession, en passant entre autres par des maisons emblématiques comme le Carlton de Julien Vermeersch. Après avoir décroché le prix Prosper Montagné en 1955, il fut remarqué par le comte Moens de Fernig, commissaire général de l’Exposition Universelle de 1958, qui en fit le chef du château du Belvédère, là où il eut la tâche de cuisiner pour les innombrables personnalités et têtes couronnées qui allaient être les hôtes des autorités belges à cette occasion.

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Une fois l’expo terminée Pierre Romeyer ouvre alors en 1959, avec un partenaire, le restaurant Le Val Vert, à Hoeilaart, avant de lancer enfin à son propre compte, en 1967, La Maison de Bouche, également à Hoeilaart. C’est cet établissement qui le portera au sommet de la gloire gourmande, avec l’obtention d’une première étoile Michelin en 1969, une seconde en 1971 et enfin, en 1983, le sommet de la galaxie pneumatique avec trois étoiles, un niveau suprême qu’il maintiendra jusqu’à sa cessation d’activité en 1994. La vente du matériel du restaurant ainsi que de sa cave, en 1995, devait attire un très nombreux public de curieux et de nostalgiques, soucieux pour certain de se procurer ne serait-ce qu’un ticket de vestiaire de ce qui fut une des plus belles institutions gourmandes du pays.

Une polémique un peu stérile avait éclaté quelques années plus tôt, en 1991, quand on avait annoncé que le fameux cuisinier avait revendu son affaire aux Japonais du groupe Asahi, ceux-là même qui s’étaient déjà offert un autre restaurant tri-étoilé à Paris, Lucas Carton. En fait, la seule chose qui avait été vendue aux Japonais était le patrimoine immobilier du restaurant ainsi que le droit d’utiliser le nom Romeyer pour une ligne de produits vendus au Japon, le restaurant en tant que tel restant entièrement sous la bannière de la famille.

Parmi les nombreux titres de gloire de Pierre Romeyer, on peut citer la création, en 1980, de l’Association des Maîtres Cuisiniers de Belgique, dont il fut le premier président et, en collaboration avec Paul Bocuse, en 1986, la fondation d’Euro Toques, « la Communauté européenne des Cuisiniers ». L’idée de cette « Europe des casseroles » avait germé en 1979, lors d’un rassemblement de cuisinier européen organisé à l’occasion du millénaire de Bruxelles.

Encore du vivant de l’homme, l’Institut d’Enseignement Provincial Secondaire (IPES) de Wavre a baptisé sa section hôtelière École hôtelière provinciale Pierre Romeyer. C’est dans ces locaux qu’est organisé chaque année le Trophée Pierre Romeyer, une compétition destinée aux écoles hôtelières et qui a pour ambition de distinguer les élèves s’affrontant dans des conditions de concours professionnelles.

Une perte immense pour la cuisine belge, donc, avec le départ de celui qui, aujourd’hui encore, est cité en exemple par de nombreux chefs de notre pays qui ont été formés par lui.

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