Bruxelles Bien qu’une vague de froid s’annonce la semaine prochaine, tous les sans-abri ne veulent pas trouver refuge dans un centre d’accueil.

Ilia est bulgare. Il ne parle pas très bien français mais suffisamment pour communiquer avec les gens du quartier qui passent tous les jours devant lui, au pied de l’agence Base du boulevard Anspach. Depuis le matin, il est là et il se réchauffe comme il peut en se mettant du côté ensoleillé de la rue. Le thermomètre affiche 3 degrés.

Il sourit aux passants et les remercie chaleureusement lorsqu’ils lui tendent une pièce. Une dame s’arrête pour le prévenir : la semaine prochaine, une vague de froid va s’abattre sur la Belgique et les températures descendront jusque -10° à Bruxelles. Il rigole. Cela ne lui fait pas peur.

Cette vague de froid, elle a été largement annoncée et si de bons conseils ont été donnés pour se maintenir bien au chaud, tout le monde n’est pas logé à la même enseigne. Dans la rue, les sans-abri font face au froid depuis le début de l’hiver et les centres d’accueil mettent tout en œuvre pour pouvoir accueillir les demandes de logement supplémentaires qui vont arriver en même temps que le froid polaire.

Ilia, lui, il n’en veut pas de ces centres d’accueil. "Dans les centres, vous êtes enfermé dans un petit espace. Tandis qu’ici, vous avez toute la rue pour vous. C’est chez moi ici ! Ça fait dix ans que c’est chez moi. Même par moins 10 degrés. Je n’ai pas envie d’aller m’enfermer. Je serai très bien ici, j’ai ma couverture", raconte-t-il. Et en effet, cachés dans une rue parallèle l’attendent une dizaine de couvertures avec ses affaires. "Je commence par du carton par terre, ensuite j’empile deux couvertures, j’en mets huit sur moi et j’ai aussi deux sacs de couchage. C’est très bien !" Et il se remet à rire.

Il n’est pas le seul à refuser de se protéger des températures hivernales dans un centre d’accueil. Alain non plus n’a pas peur d’affronter le froid dans la rue. Il fait la manche à deux pas de la gare Centrale depuis des années. "Les centres d’accueil, c’est bien si vous voulez vous retrouver à dormir à côté de quarante autres personnes. Mais si je veux rester avec ma chienne, alors je reste dehors, il suffit de bien se couvrir", raconte-t-il.

C’est là que les maraudes entrent en scène. Si le Samusocial a ouvert plus de places pour faire face aux demandes supplémentaires durant la vague de froid (voir ci-dessous), les travailleurs sont conscients que toutes les personnes qui vivent dans la rue ne veulent pas spécialement entrer dans des centres. "Parfois ils préfèrent être seuls et ce n’est pas possible dans un centre où ils dorment avec des dizaines d’autres personnes. Certaines personnes sont désocialisées, elles ne veulent pas parler ou pas qu’on leur parle, donc elles préfèrent rester dehors. C’est pour ces personnes qu’on a besoin des équipes mobiles", explique Christophe Thielens, responsable de la communication du Samusocial. Chaque année, 6.000 couvertures sont distribuées aux personnes qui restent dans la rue.

Mais quel que soit le moment de l’année, la vie en rue reste difficile. C’est ce que souligne le collectif Les morts de la rue qui rend hommage aux personnes décédées dans la rue. Il rappelle que le froid n’a pas de réel impact sur le nombre de personnes qui meurent dans la rue. "Quelle que soit la saison, il y a toujours autant de personnes qui décèdent. En général, cela est dû à des maladies au long cours ou à des causes violentes (noyades, chutes, accidents ou agressions, NdlR)", explique Florence Servais, du collectif.

Mais si ces deux hommes préfèrent rester dans la rue, cela ne représente pas la majorité des sans-abri. Et pour affronter la vague de froid, les centres d’accueil sont en train d’ouvrir un maximum de places.


Plus de 1.400 places d’accueil disponibles

Les centres et les maisons d’accueil mettent tout en œuvre pour offrir un maximum de places

Depuis le début de la semaine, l’AMA (Fédération des maisons d’accueil et des services d’aide aux sans-abri) encourage les différentes maisons d’accueil à se manifester si elles peuvent offrir des places supplémentaires aux personnes dans le besoin.

Le centre d’accueil d’urgence Ariane, qui accueille habituellement entre 35 et 48 personnes, envisage de mobiliser des moyens supplémentaires et des partenaires pour accueillir plus de sans-abri.

Du côté du Samusocial, le nombre de places disponibles avait déjà été revu à la hausse au début du mois de février. Ce sont ainsi 1.027 personnes qui peuvent être hébergées rien que par le Samusocial. Ce vendredi, ils ont reçu le feu vert des cabinets de Céline Fremault (CDH), ministre du Logement, et Pascal Smet (SPA), chargé de la politique de l’Aide aux personnes à la Cocom, pour ouvrir 50 à 70 places supplémentaires dans un centre à Flagey. À cela vient s’ajouter l’abri de nuit de la Croix-Rouge à Haren, prévu pour 300 personnes mais qui accueille 340 sans-abri depuis 3 semaines.

En tout, cela représente donc un maximum de 1.437 places disponibles pour les sans-abri. "Depuis fin janvier, le centre sature", explique Christophe Thielens, responsable communication du Samusocial, "il nous est déjà malheureusement arrivé de devoir refuser des hommes seuls. C’est déjà arrivé d’en refuser jusqu’à 19. Mais avec les places supplémentaires, on espère pouvoir répondre à la demande et accueillir tout le monde."

En plus des lieux d’accueil pour la nuit, la Croix-Rouge et le Samusocial s’occupent de tournées à la rencontre de personnes sans-abri tous les jours de la semaine. Un accueil de jour est également organisé au chauffoir de Schaerbeek chaque jour.

Le week-end, par contre la situation est plus compliquée puisqu’il n’existe qu’un seul accueil de jour le week-end à Bruxelles, d’après la Croix-Rouge. Il est organisé chaque samedi et dimanche de 9h à 17h à Etterbeek pour offrir des petits soins et des repas chauds.


Des abris créés par des étudiants 
© Boris Radermecker

Ils proposent quatre modules démontables pour accueillir des sans-abri

Le projet Home for less, qui a pour ambition de créer des modules de relogement de personnes sans-abri, entre dans sa deuxième année. Ce vendredi, une soixantaine d’élèves de la faculté d’architecture de l’ULB passaient la nuit dans leurs prototypes pour les tester.

Concrètement, le projet mené en collaboration entre l’ASBL L’Îlot, les étudiants architectes et le collectif Baya (qui accompagne des projets d’architecture) a investi un étage du local de l’Armée du Salut situé au boulevard d’Ypres. Ils ont créé quatre modules démontables pour héberger un sans-abri. Ceux-ci peuvent donc être installés dans des bâtiments vides, ce qui permet de lutter contre le sans-abrisme et la vacance immobilière.

Ce vendredi, une soixantaine d’étudiants ont testé les installations et Michel, un ancien sans-abri, est venu donner son avis. "Si on m’avait proposé cela quand j’étais dans la rue, j’aurais directement accepté. C’est merveilleux que des jeunes créent cela", commente-t-il. Après dix années passées dans la rue et un passage par l’hôpital, Michel a été aidé par des assistants sociaux et a trouvé un logement depuis quatre mois. "La transition a été difficile. Dans mon studio, je suis beaucoup plus seul que dans la rue et en plus, je n’ai plus l’habitude de faire le ménage ou d’avoir des affaires à moi", raconte Michel.

L’objectif de cette deuxième année du projet est de faire le point sur les détails techniques et la viabilité des lieux afin de les faire évoluer et de les améliorer.

Mais l’étape cruciale pour pouvoir développer le projet est de trouver des lieux vides dans la capitale qui seraient prêts à accueillir des modules. Un appel à lieux est donc lancé à tous les propriétaires de bâtiments disposant d’un espace vide et qui seraient prêts à les mettre à disposition.