Bruxelles Les travailleuses du sexe dénoncent l’insécurité grandissante du quartier nord.

Ces deux dernières semaines, deux prostituées ont été tuées dans la capitale. L’une à Etterbeek le 23 mai dernier, l’autre dans la nuit de lundi à mardi dans la rue Linné à Schaerbeek.

Et ce mercredi matin, certaines carrées de la rue Linné avaient baissé leur volet pour rendre hommage à la prostituée qui s’est fait tuer de 17 coups de couteau à Schaerbeek. Des photos d’elle étaient disposées sur plusieurs façades de la rue et des bougies et des fleurs étaient installées à l’endroit où elle a été retrouvée en sang.

Les travailleuses du sexe de la communauté nigériane - et des hommes et femmes venus les supporter - se sont aussi rassemblées devant l’ambassade du Nigéria, à l’avenue de Tervueren, pour lancer un appel à l’aide. "Nous sommes ici pour demander à l’ambassade d’aider la police à trouver la personne qui a tué Eunice. Nous n’en pouvons plus de cette situation et la police ne fait rien. Aujourd’hui, nous avons décidé de parler, car si on ne fait rien, la situation va continuer et cela ne peut plus durer", confie Sacha, une prostituée.

Cette insécurité dans le quartier Nord, elles sont plusieurs à la dénoncer, tant dans la commune de Schaerbeek que dans celle de Saint-Josse. Pour les filles, la police n’est pas assez présente ou intervient trop tard. Une assertion confirmée par plusieurs autres prostituées, de plusieurs communautés différentes, dans la rue Linné. "Ce n’est pas la prostitution le problème ! Moi je travaille ici depuis 20 ans et j’ai vraiment vu le quartier changer ces dernières années. Il y a des dealers partout, ils font cela dans la rue en toute impunité", raconte une autre travailleuse du sexe.

© JC Guillaume

Dans ce quartier, les agressions sont fréquentes. Il y a quelques mois, une jeune fille s’était aussi fait frapper au point d’en être défigurée. "Ils finissent puis ils demandent qu’on les rembourse. Si on ne le fait pas ils nous frappent et ils sont déjà loin quand la police arrive. Tout ce qu’on a pour nous défendre ce sont des tear gas mais ce n’est pas suffisant."

Du côté de la zone de police Nord (Evere, Schaerbeek, Saint-Josse), on affirme que les patrouilles sont renforcées dans le quartier depuis longtemps. "Nous savons que c’est un quartier sensible à cause de la gare du Nord et que la prostitution amène la criminalité. Le quartier est identifié comme à risques et nous allons encore augmenter davantage le nombre de patrouilles à partir de ce mercredi", explique la porte-parole de la zone, Audrey Dereymaeker. Pourtant, au lendemain du meurtre, après avoir passé plusieurs heures dans ce quartier, nous n’avons rencontré aucun policier. Marie, une autre travailleuse du sexe confirme : "Je suis là depuis 8h ce matin et je n’ai vu passer aucune patrouille."

Pour les travailleuses rassemblées devant l’ambassade du Nigéria, augmenter les patrouilles de police ferait pourtant partie de la solution. "Je ne parle même pas que pour nous, mais aussi pour toutes les personnes qui passent par là. Peu importe l’heure, n’importe qui risque de se faire tabasser. Il y a pourtant un commissariat au coin de la rue mais il faut parfois des heures pour que les policiers interviennent. Forcément, les agresseurs ont le temps de partir et ils savent qu’ils peuvent faire ce qu’ils veulent puisqu’ils ne sont jamais punis", déplore encore Sacha. "Personne n’ose venir dans le quartier, et ce n’est sûrement pas à cause des filles qui sont derrière leur vitrine", s’insurge-t-elle.

"On nous voit comme des pestiférées”

Il ne s’en cache pas, le bourgmestre de Saint-Josse, Emir Kir (PS) mène une politique “d’éradication” de la prostitution dans le quartier nord. La semaine passée, le conseil communal a d’ailleurs pris la décision de fermer plusieurs carrées de la rue.

Du côté des travailleuses du sexe et du collectif Utsopi (l’Union des travailleur-se-s du sexe organisé-e-s pour l’indépendance) on déplore que le dialogue avec le bourgmestre ait été rompu il y a longtemps et on dénonce les méthodes utilisées. “En supprimant les carrées, ce sont 150 femmes qui vont se retrouver à la rue, sans travail et sans revenus. Et puis qu’est-ce qu’il croit ? La prostitution va se retrouver dans la rue”, s’insurge Marie, du collectif. Elle trouve aussi que la situation dans ce quartier a dégénéré au cours de ces cinq dernières années, mais pour elle, cela est dû à la mauvaise gestion de la commune.

Après le meurtre de la Nigériane, elles ont voulu montrer leur solidarité envers la communauté africaine et sont allées vers elles ce mercredi après-midi afin de les inviter à une réunion en présence de l’Espace P (une ASBL qui aide les travailleurs du sexe), Utsopi, et la police fédérale. “On souhaite leur faire savoir qu’elles ne sont pas abandonnées et que l’enquête va continuer.”

Malgré tout, elles sont plusieurs à déplorer que le bourgmestre de la commune se retire de tous les débats et ne montre pas son soutien. “C’est bizarre qu’à Bruxelles et Saint-Josse on parle d’éradication, on nous voit comme des pestiférées. Alors que du côté de Schaerbeek le dialogue est toujours possible”, soutient Marie. Et Sonia, la vice-présidente du collectif Utsopi de rajouter : “Avec Monsieur Clerfayt (bourgmestre de Schaerbeek, NdlR), on se sent respectées en tant qu’êtres humains, au moins.”

La semaine prochaine, le collectif organisera une marche blanche en mémoire d’Eunice.