Charleroi-Centre Fallait pas connaître le nom, c’était Bernard tout simplement.

On doit avoir été quelques-uns à découvrir tardivement comment il s’appelait : c’était Bernard, et cela a pu suffire, pendant quelques années et même quelques dizaines d’années pour les plus anciens. On ne donne pas vraiment de nom aux monuments. On se contente de constater qu’ils existent dans votre décor.

C’était donc Bernard, faussement grognon, le tablier qui essaie de tout tenir ensemble, la trogne bougonne, l’air de ne pas être d’accord. Aux plus belles heures du "Golden Saloon" il était de ceux qui maintenaient l’ordre sans qu’il soit besoin d’élever la voix. C’était ainsi, l’autorité, comme la comprenaient Monsieur Bob et Madame Bob, les patrons de la belle époque, pour le cas où des turbulents auraient tenté d’élever un peu la voix, ou de s’agacer des lenteurs du service.

J’avoue n’avoir jamais su comment il s’appelait, Bernard. Il était là, tourbillonnant lentement, et qu’il ne fallait pas énerver : il empilait sur les plateaux, à son rythme qui devait suffir à ses clients, si assoiffés qu’ils aient été.

Les années dorées

Bernard… Pourquoi faut-il que je me souvienne plus particulièrement de lui, en me rappelant Madame Bob, adossée à la terrasse du "Golden Saloon" ? Madame Bob et son sourire, Madame Bob et son "Bernard, un scotch". Madame Bob, aux côtés de son Monsieur Bob, paisible, dans ce Golden où tout était calme et joyeux. Fallait pas contrarier Bernard, c’est sûr : la masse ne s’y prêtait pas. Mais quelle chaleur que cet homme-là, et quelle famille, que cette famille du Golden.

L’autre soir, on a célébré l’anniversaire de ce qu’a été le "Golden Saloon", un bel endroit, superbe et chaleureux. Isabelle, à côté, à la "Cuve à bière", a relancé les souvenirs, avec infiniment de talent. Bernard est venu. Il a servi, comme à l’époque. On s’est tous pris trente ou quarante ans dans la figure.

Et puis voilà, Bernard est parti et avec lui, une falaise de nos souvenirs. Ville-Haute, la nostalgie reste ce qu’elle avait été.

Pour le dernier salut à Bernard, c’est mardi à 9 heures 15, au crématorium de Gilly. Larmes autorisées, surtout celles d’époque.