Charleroi-Centre Elle s’appelait Marie-Thérèse et la voilà partie.

Elle a été, pendant des années, une escale imparable, qu’on revienne du palais ou qu’on doive y aller, par métier ou par convocation. "Le Saint Yves", c’était l’étape obligée dont seuls les initiés savaient, s’il fallait un prétexte à leurs habitudes, que Saint Yves avait été le saint patron des avocats. C’était suffisant pour justifier le passage de quelques magistrats en goguette aux côtés de journalistes aux écoutes, les uns et les autres feignant l’innocence en face d’avocats en attente de plaidoiries définitives.

Tout ce petit monde , heureux de cette forme de cohabitation faussement naïve, échangeait ses petites humeurs d’avant et après palais, du petit café au grand whisky en transitant par la Supra, et les débats roulaient, entre deux parties de 421. Certains ont survécu, chacun dans son métier, heureusement, sans avoir imaginé d’en constituer une confrérie. Sur tout cela, Marie-Thérèse faisait régner une forme de souveraineté apaisante qui empêchait toute forme d’exaltation. Son autorité paisible suffisait à freiner les élans de ceux qui, convoqués en face, auraient été tentés d’entamer chez elle les débats qui allaient devoir les enflammer bientôt.

Les années venant pourtant, elle s’est fatiguée, comme le décor a pu se fatiguer d’elle et nous tous de l’ensemble. On a passé aux oubliettes le juke-box qui datait de l’époque des pièces de 5 francs et on est allé voir ailleurs. Il y a quelques jours, un avis nécrologique a confirmé ce qu’on savait. Il disait son décès, avec ce qui avait été son prénom de scène, celui de la patronne du "Saint Yves". Qui la connaissait autrement, d’ailleurs ? Ces semaines-ci, la vitrine, au bas de la rue Tumelaire, en face du palais de justice, est opaque. Pendant les travaux, les souvenirs continuent. On va rouvrir, paraît-il. Va falloir rameuter la mémoire ce jour-là, Marie-Thérèse.