Charleroi Au parquet, Damien Vervaeren est en charge des disparitions de la zone Charleroi. Plongez-vous dans le quotidien du substitut du procureur et ses 229 dossiers de disparition.

Les habitués de la correctionnelle à Charleroi, de quelque côté qu’ils soient, prévenus, victimes, avocats ou public, connaissent de lui les réquisitoires tonnants, le coffre, les envolées qui disent qu’à lui on ne la fait pas et que sous la rondeur apparente se cache (mal) un redoutable adversaire.

Le substitut du procureur du Roi Damien Vervaeren est à l’audience pour rappeler qu’on ne s’en prend pas impunément à la société, et que le Code pénal n’est pas une aimable plaisanterie. Et puis il y a l’autre face de ses attributions, "chronophage à un point qu’on n’imagine pas" : les dossiers de disparus, pour la zone de police de Charleroi, avec trois autres magistrats. La population est ce qu’elle est, et la métropole ce qu’on en sait : bon an mal an, il collecte la moitié des disparus de cet arrondissement, 229 l’an dernier.

Comment cela fonctionne ? Un matin, quelqu’un disparaît. Dans son entourage, on s’inquiète : rien ne le laissait prévoir, dans son équilibre familial, scolaire ou professionnel. Ils signalent la disparition, ce qui peut se faire au poste de police. L’alerte est donnée, le service "Interventions" entame les recherches, le parquet est alerté.

Est-ce inquiétant, une disparition ? Oui, si elle entre dans une de ces catégories : 

  • toujours, si le disparu à moins de 13 ans; 
  • oui, encore, s’il s’agit d’une personne en état d’Alzheimer ou d’une autre forme de démence ou de handicap mental; 
  • oui encore, s’il y a danger de mort, si le disparu a laissé de quoi faire croire qu’il va se suicider, ou si son état de santé réclame des soins permanents; 
  • oui, encore, si cela marque une rupture brutale dans des habitudes, sans raison apparente.

Partant de là, la cellule de la PJL (le Pool Jeunesse et Famille) lance ses filets. Une visite au domicile du disparu peut être éclairante. Un relevé des appels téléphoniques peut guider l’enquête : la localisation du GSM du disparu est évidemment précieuse, comme le sera la localisation des mouvements de sa carte bancaire, avec un avis lancé sur la zone Schengen si nécessaire.

Là, ce sont les premières tentatives de repérage du disparu. "Je me souviens d’un disparu parti de Charleroi et retrouvé à Paris, vers où on s’était orienté, après avoir interrogé ses proches. Quand il a retiré de l’argent dans un distributeur parisien, il a été localisé." Il y a urgence, souvent, et nécessité de prévenir dès la disparition constatée : "Un disparu atteint d’Alzheimer, et qui s’enfuit sans aucune logique, peut se noyer dans une flaque d’eau ou mourir en hypothermie, si on n’est pas allé assez vite…"

Un protocole a été signé, qui facilite les recherches, entre le Parquet, la zone de police et la cellule disparition, avec les homes et les hôpitaux. Il prévoit notamment que toute disparition doit être signalée dans la demi-heure, parce qu’elle est forcément inquiétante. De quoi fournir un profil qui aide à mieux pister ceux qu’on recherche. "Parce qu’il s’agit d’aller vite, pour sauver une vie…"

Les fins heureuses, et les autres…

"Il ne faut pas se tromper de rôle, je ne suis pas un détective privé", sourit Damien Vervaeren, entre deux piles dossiers dans son bureau du Palais de Justice. On lance les recherches sur des bases techniques, avec la carte bancaire, les réseaux GSM, les informations données par les proches, le passé qu’on a pu retracer, à propos des disparus. "Ce qu’on voit et ce qu’on entend, avec des avis de disparition en radio et en TV, n’intervient qu’après avoir épuisé les autres modes de recherches", indique le magistrat. Ce sont toutes ces recherches-là qui prennent du temps, si on ne dispose pas d’assez de renseignements sur le disparu.

Et puis il y a les pistes qui semblent aller de soi, logiques, ou en tout cas dans la forme de logique de celui qu’on recherche : "Quand un disparu atteint d’Alzheimer a, dans ses arriérés professionnels, telle ou telle usine, on peut aller le chercher aux abords de cette usine, même si elle a fermé dans l’intervalle, parce qu’elle a éveillé des souvenirs enfouis en lui."

La fausse alerte qui va au-delà de la disparition, ce peut être la voisine qui s’inquiète. En visitant la maison de la disparue, on y retrouve les traces d’une bagarre, des meubles renversés, des traces de sang. Là, c’est la criminelle qui récupère le dossier, et non plus la cellule disparition.

Il y a encore les fausses alertes, se souvient-il. "Celle qui nous a conduits à visiter un immeuble, jusque dans une partie inaccessible du grenier. Enfin, apparemment inaccessible, parce que la disparue s’y était faufilée pour aller se cacher là, allez savoir pourquoi." Sans parler de cette patiente, qu’on ne trouve plus dans sa chambre d’un grand hôpital carolo. "Signalée disparue, elle allait nous obliger à tout visiter dans cet hôpital, de la chaudière aux combles, en passant par chaque chambre. Et au moment où on allait lancer l’opération, l’hôpital a remis la main sur la vidéo interne qui a permis de la pister et de la repérer. Saine et sauve, là aussi."

Et puis il y a, si curieux que cela puisse paraître, les habitués de la disparition : "Nous en avons une qui a disparu 19 fois l’an dernier, toujours de la clinique Van Gogh. Le temps d’aller gagner en rue de quoi se faire un shoot. Mais on l’a retrouvée à chaque fois."

Il y a les disparitions jamais élucidées, aussi. Celle de cet autre patient, dans cet autre hôpital. Les dernières images qu’on ait de lui, il était en pyjama, pieds nus, dans les couloirs. Et puis c’est tout. Il y a plusieurs années qu’il s’est littéralement volatilisé : ni GSM, ni carte bancaire, aucune trace, rien, qui permette de le localiser.

"Mais de toute façon, je préfère être appelé pour rien, que d’arriver trop tard pour sauver une vie", soupire Damien Vervaeren.