Mons Le commandant Lemaire a notamment supervisé le massacre d'un village au Katanga à l'époque coloniale.

L’histoire du Congo est longtemps restée un sujet tabou en Belgique. Mais elle perce, lentement et difficilement, la chape du déni. À Mons d’ailleurs, la Ville a apposé sur le porche de l’hôtel de ville une plaque commémorative mettant à l’honneur l’indépendance du Congo. Les autorités se sont par ailleurs engagées à baptiser prochainement une rue du nom de Patrice Lumumba, héros de l’indépendance congolaise.

Toponymie schizophrénique ? À Cuesmes en effet, c’est un fervent partisan de la colonisation qui dispose d’une rue à son nom et d’une plaque commémorative. Scientifique et officier de l’armée belge, le commandant Lemaire a participé à de nombreuses expéditions coloniales. Sous sa supervision, un village du Katanga a été massacré en 1899.

Le cinéaste montois Jean-Pierre Griez relate ce sombre épisode dans son dernier film, Caoutchouc rouge, rouge coltan. " En 1899, des troupes coloniales sous le commandement de Charles Lemaire livraient une bataille contre Mulumé Niama, chef des sanga , relate Jean-Pierre Griez. À l’issue de cette bataille, Mulumé et 127 de ses hommes se réfugièrent dans les grottes de Tshamakélé. Les soldats belges en fermèrent les issues et allumèrent un feu. Le siège dura plusieurs semaines. Quand les soldats finirent par entrer dans la grotte, ils tombèrent sur 128 cadavres."

Pour le géographe Alphonse-Jules Wauters contemporain de Lemaire, le commandant cuesmois appartenait " à ce groupe de coloniaux belges qui, dès la première heure, s’emballèrent sur l’idée coloniale et mirent leur enthousiasme et leur vie à la disposition du Roi, cohorte admirable de foi, de courage et d’abnégation, à l’aide de laquelle de grandes et nobles choses ont été réalisées. "

La vérité est sans doute moins enthousiasmante. " Il y a notamment les travaux de Jules Marchal qui sont intéressants, poursuit Jean-Pierre Griez. Dans les années 1950, ce haut fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères voulait écrire un droit de réponse à des médias internationaux qui accusaient le roi Léopold II de génocide. Mais ce qu’il a péniblement découvert dans les archives l’a horrifié. Il donne pas mal d’informations sur le commandant Lemaire qui était très actif dans la campagne du caoutchouc pour le compte de firmes privées. C’est également le commandant Lemaire qui était responsable de l’expédition de 300 Congolais pour l’exposition de Tervuren. Beaucoup sont morts durant le voyage ."


Difficile de changer

Faut-il vivre avec une rue Commandant Lemaire ? Après la projection du film Caoutchouc rouge, rouge coltan, certains semblaient décidés à prendre les choses en main. "J’ai notamment discuté avec une dame qui avait travaillé à l’administration communale de Cuesmes, avant la fusion des communes, confie Jean-Pierre Griez. À l’époque, elle avait entrepris des démarches, mais c’était resté sans suite. Des gens m’ont dit qu’ils voulaient relancer les choses."

Mais il serait aussi difficile pour les principaux concernés de ne plus vivre à la rue Commandant Lemaire. "Ce nom a été donné il y a très longtemps, le contexte et la vision de l’Afrique étaient alors très différents. Heureusement, les mentalités ont évolué et ça ne se ferait plus aujourd’hui, nous indique-t-on du côté de la Ville de Mons. Mais il faut se rendre compte qu’un changement de nom de rue implique toute une série de contraintes administratives très lourdes, y compris pour les riverains qui devraient se lancer dans de nombreuses démarches pour signaler le changement partout où c’est nécessaire."