Athletisme La championne du monde de l’heptathlon, Nafi Thiam, est fière de sa bonne gestion des événements et de s’être montrée régulière.

Sur le toit d’un grand hôtel londonien, elle est arrivée au rendez-vous les traits un peu tirés, mais avec un sourire de circonstance. La reine Nafi Thiam a écrit la plus belle page de l’histoire de l’athlétisme belge aux Mondiaux, ce week-end, mais son sacre a laissé quelques traces dans son organisme. Dimanche soir, après avoir répondu à de très nombreux médias, y compris lors de la conférence de presse internationale, la médaillée d’or est passée au contrôle antidopage avant de regagner son hôtel.

"Le temps de trouver un véhicule pour rentrer, il était déjà tard. Finalement, j’ai dû me coucher vers 1h30-2h00", explique-t-elle en préambule d’un entretien où elle a ressassé toutes les émtoions par lesquelles elle était passée durant les dernières heures.

"Je n’ai pas trouvé le sommeil facilement. Je ne me sentais pas très bien. Après la compétition, j’avais besoin de manger assez vite mais ça n’a pas été le cas. Et avec la fatigue, je n’étais pas très en forme. J’avais mal partout et pour dormir, cela n’a pas été évident. Je serais bien restée au lit ce lundi matin !"

Nafi, les messages de félicitations ont dû affluer sur votre téléphone.

"Oui, il y a eu pas mal de messages, sur les réseaux sociaux aussi. Je n’ai pas tout regardé mais j’ai reçu de nombreuses félicitations. Je sais que beaucoup de gens étaient derrière moi pendant cet heptathlon. Mais ça me prendrait des heures de tout lire !"

Avez-vous vu que le monde du sport belge aussi avait réagi massivement après ce titre ?

"Oui, j’ai vu la vidéo de l’équipe de basket, qu’on m’a montrée. Eden Hazard et Vincent Kompany aussi ? Vous me l’apprenez. Ça fait plaisir de recevoir les félicitations de sportifs confirmés d’autres disciplines. C’est chouette de voir qu’entre les sports, il y a aussi une solidarité en Belgique."

Votre popularité croît tant et plus…

"Je m’en rends compte : ça se voit ! Je reçois de plus en plus de messages, je suis davantage suivie sur les réseaux sociaux, je reçois plus de demandes d’interviews. Même au quotidien, ça se ressent plus."

Ce soutien doit vous combler ?

"Oui, bien sûr, ça fait plaisir. Mais ce qui me plaît vraiment, c’est l’interaction avec les gens, dans la rue, voir les enfants en compétition. Ça me rappelle des souvenirs ! Moi aussi, j’allais voir les athlètes comme ça, je sais ce que c’est. Maintenant c’est moi qui donne envie de se mettre au sport, de travailler dur. C’est chouette !"

Tout a été très vite, jusqu’ici, pour vous. Vous en étonnez-vous encore ?

"Il faut que je m’y fasse. C’est ma vie, donc je ne peux pas la regarder de l’extérieur. (sourire) Donc oui, forcément, je me rends compte. Ça fait déjà presque un an depuis le titre olympique et je pense que ça va aller en s’amplifiant. En tout cas, je l’espère car ça voudrait dire que mes résultats se portent bien."

Est-ce difficile à gérer, ce nouveau statut ?

"Oui, quand même. Je ne suis pas quelqu’un qui est fan des projecteurs, j’aime être tranquille. Il y a une partie de ma vie que je partage avec plaisir mais une autre qui ne regarde que moi. C’est l’aspect le moins évident. Et avant la compétition, il y a beaucoup de pression. Je n’en ai jamais eu autant avant une compétition et franchement, c’était pénible ! À certains moments, comme je l’ai dit dimanche soir, c’était trop. Je pense que c’est dommage et que je dois apprendre de ce qui s’est passé, retenir la leçon si je veux éviter de revivre ça dans le futur."

Expliquez-vous…

"J’ai l’impression qu’on pense parfois que tout ceci arrive par hasard. Mais pas du tout ! C’est du travail. Je travaille dur, autant que les autres. Ça se passe bien pour moi mais ça ne tombe pas du ciel. Mais on en demande toujours plus, ce n’est jamais assez. Ça, c’est fatigant."

Votre gestion de tous ces paramètres, ceci dit, a été excellente.

"Il n’y a pas de meilleure façon d’apprendre que par soi-même. Je pense que j’ai bien géré le stress même pendant la compétition. Je n’ai pas craqué sous la pression. C’est un peu nouveau pour moi en championnat. Je suis encore jeune, et ça ira de mieux en mieux… Le plus important, c’est de ne pas oublier, malgré tout cet enthousiasme et cette effervescence, que j’ai fait le maximum et aussi que l’athlétisme est certes une grande part de ma vie, pour laquelle je fais beaucoup de sacrifices, mais que ce n’est que du sport. Il y a une vie à côté. C’est important de garder cela en tête parce que c’est quand tu ne le vois plus que tu perds les pédales. Je suis consciente de cela, c’est le plus important…"

De quoi êtes-vous finalement la plus contente ?

"De ma régularité, parce que dans un heptathlon ce n’est pas facile. J’ai déjà fait des heptathlons avec beaucoup de records personnels, et c’est très bien parce que je score beaucoup, mais je sais maintenant que je suis aussi capable de faire de bonnes choses sans battre plein de records à chaque fois. C’est ça aussi qu’on recherche dans l’heptathlon, c’est réussir à être constant partout. C’est ça la clé, et c’est ça le plus difficile.


Justin Gatlin hué ? "Ce n’était pas joli"

Notre compatriote aurait souhaité voir davantage de respect.

Le sort réservé par le public anglais à l’Américain Justin Gatlin depuis le début des Championnats du monde a fait, et continue à faire l’objet de très nombreuses discussions.

"Quelque part, je comprends parce que personne n’aime la triche, dit Nafi Thiam à ce propos. Mais entendre tout un stade huer un athlète, je ne trouvais pas ça très joli. L’ athlé , c’est aussi un sport de respect et si tu n’aimes pas quelqu’un, tu ne l’applaudis pas. Mais commencer à le huer comme ça, c’est déstabilisant. Gatlin a été hué mais combien d’autres athlètes pris pour dopage ont-ils été applaudis par ce même public pendant les championnats ? Je pense que Gatlin a endossé un rôle de méchant qui ne doit pas être évident…"

Quelle serait votre réaction si une heptathlonienne convaincue de dopage revenait à la compétition après suspension et… vous battait ?

"J’ai trouvé que la réaction de Bolt vis-à-vis de Gatlin était belle. Quant à moi, je ne sais pas ! À partir du moment où un ancien suspendu revient sur la piste, on ne peut pas faire grand-chose. C’est son droit, les règles sont les règles. Mais je comprendrais que l’accueil soit moins chaleureux."

Êtes-vous favorable à une suspension à vie à la deuxième infraction ?

"Honnêtement, ça dépend. J’essaie toujours de me mettre à la place des gens. Je suis pour que chacun ait une deuxième chance. Un jeune athlète peut avoir eu de mauvaises influences, faire une erreur. Après, si ça se répète… Mais c’est embêtant ! Je n’ai pas envie de juger les gens, je ne connais pas leur parcours de vie. Mais ce qui est terrible, quand tu es athlète et que tu travailles dur, c’est de recevoir ta médaille par la Poste quelques annés plus tard. Ça, c’est triste ! Le dopage salit le sport. Non seulement, c’est voler des sponsors, des primes, de l’argent, mais c’est aussi priver d’autres athlètes de moments qu’ils ne pourront jamais retrouver."

Le dopage reste un véritable fléau.

"Le sport est un milieu où il y a de l’argent et tant qu’il y aura de l’argent, il y aura toujours des gens pour tricher. Il faut faire avec ! Tout ce qu’on peut espérer, c’est que les autorités antidopage fassent le maximum pour combattre ce fléau. C’est le minimum. Sinon, en tant qu’athlète, à quoi cela servirait-il de continuer ?"

Êtes-vous souvent contrôlée ?

"Oui, quand même. Ici, j’ai passé les portes de l’hôtel et on est venu me chercher directement. Un contrôle sanguin, pour le passeport biologique. Hors compétition aussi, je suis testée environ deux fois par trimestre. On dit qu’avec les whereabouts , c’est fort contraignant, que ça touche un peu à la vie privée, etc. Mais je pense que c’est nécessaire. L’idée étant quand même de participer à des championnats qui soient les plus propres possible. Alors, ça fait partie du jeu…"


Le Grand Chelem à Berlin ?

La championne olympique et du monde visera l’or… européen en 2018.

Nafissatou Thiam est d’ores et déjà devenue l’une des grandes stars actuelles du circuit. Le président de l’IAAF Sebastian Coe l’a même pointée comme l’une des possibles futures icônes planétaires.

Que vous font ces déclarations ?

"Je n’ai ni peur ni envie d’être une icône. Je fais mon parcours et si je peux inspirer des gens et avoir un impact positif, c’est super. Mais je ne me mets pas la pression par rapport à ça. Je ne pense vraiment pas à devenir une icône. Je veux que le travail paie, je veux atteindre mes objectifs. Mais en aucun cas je n’ai envie de me dire : il faut que je sois imbattable ou quelque chose comme ça. C’est juste impossible, on l’a encore vu ce week-end…"

Avez-vous eu le temps de voir cette fameuse finale du 100 m avec Usain Bolt ?

"Je l’ai vue sur un écran de télévision en allant chercher mon bus. Usain Bolt reste une légende, même s’il a perdu. D’accord, il aurait peut-être pu arrêter après Rio mais il en a décidé autrement et cette défaite n’entache en rien sa carrière. Il va manquer à l’athlétisme, c’est évident. Il y a une nouvelle génération qui va arriver mais il a vraiment placé la barre très, très haut."

Et comment voyez-vous l’avenir de l’heptathlon ?

"Il y a aussi une très bonne génération, on l’a bien vu à Götzis. Les filles sont jeunes. Et Laura Ikauniece, qui a abandonné ici, aurait pu viser un podium. Sans oublier Johnson-Thompson, qui s’est ratée à la hauteur, la Cubaine Rodriguez que je connais depuis 2011 et qui est encore plus jeune que moi. Bref, à l’avenir, il va y avoir de la concurrence et c’est bien, c’est comme ça qu’on devient plus forte."

Que faites-vous de vos différentes médailles ?

"Elle sont rangées quelque part chez moi, c’est plus un élément de déco même si ça ne va pas spécialement avec mon intérieur. Je ne suis pas du tout attachée au matériel. C’est ce qui est dans ma tête et dans mon cœur qui est important. Une médaille, c’est chouette de la recevoir sur le podium, c’est un beau symbole, on la montre aux copains. Mais ce n’est pas ça qui va me permettre de me souvenir de tout ce qui s’est passé."

Objectif championnat d’Europe pour un Grand Chelem, à présent, l’an prochain ?

"Bien sûr, ce serait chouette d’avoir l’or européen à Berlin mais j’ai 22 ans et quelques années devant moi. Des moments plus difficiles vont arriver un jour, et je ne sais pas si la saison prochaine sera toujours aussi bonne. J’espère déjà arriver en étant prête. Ce serait un rêve de gagner mais ce n’est pas une obsession…"


"51.000 euros? Je ne ferai pas fortune avec l’athlé"

À la différence de son titre européen (les championnats continentaux sont organisés sous l’égide de l’Association européenne d’athlétisme), le titre de championne du monde de l’heptathlon, gagné dimanche soir par Nafi Thiam, lui a rapporté une prime de 60.000 dollars (environ 51.000 euros), somme qu’elle devrait toucher effectivement de la part de l’IAAF dans quelques semaines. La jeune femme, qui ignorait même le montant de cette prime, ne compte pas céder à une folie passagère.

"Franchement, j’ai tout ce dont j’ai besoin, réfléchit-elle. L’argent que je gagne dans l’athlétisme, c’est de l’argent que je garde pour plus tard. Je ne suis pas quelqu’un de dépensier. Je ne vais de toute façon pas faire fortune avec l’athlé, donc si je commence à flamber, je ne vais pas aller très loin..."


"Niels était fier de moi"

Le compagnon de Nafi Thiam, le décathlonien Niels Pittomvils, n’était pas présent au stade olympique ce week-end. "C’était 120 euros pour la session de samedi, ça faisait cher ! dit la jeune femme. Il était très content pour moi, très fier, je pense. Il m’a soutenue. Le plus important, ce n’est pas le soutien pendant la compétition, c’est plutôt le soutien qu’on reçoit pendant toute l’année. C’est au quotidien que tu as besoin de tes proches…" Et pour Nafi, qui est rentrée en Belgique, c'était donc dès ce lundi après-midi.