Vdb: "J'aurais dû être un dieu !"
(19/04/2008)
© Photonews
Franck Vandenbroucke a publié sa biographie, un livre fort et émouvant
GAND Si la rédaction de ce livre a pris près de deux ans, c'est parce que Frank tenait à ce qu'il soit bon. "Contrairement à nombre de biographies que j'ai lues jusqu'ici, je ne voulais pas que celle-ci soit un ramassis de banalités", dit-il. Vdb a raison, ce livre est un bon livre. Émouvant, poignant, parfois déchirant quand on connaît bien l'homme derrière le coureur. C'est la raison pour laquelle nous avons décidé de vous en livrer quelques extraits. Un livre qui se lit presque comme un roman mais où tous les faits et personnages sont bien vrais. L'ouvrage n'existe pour l'instant qu'en néerlandais mais il sera traduit dans les mois à venir, aux éditions Luc Pire.
"Fin 98, j'avais quitté l'équipe Mapei pour le groupe Cofidis. J'entrais ainsi dans une équipe à la mentalité totalement différente [...] Après notre séance quotidienne d'entraînement, au stage de Calpe, on se réunissait dans une chambre de l'hôtel pour faire quelque chose qui était somme toute assez habituel chez Cofidis : boire des bières, écouter de la musique et faire d'autres choses encore. J'en étais, Philippe Gaumont aussi, entre autres équipiers. Je vis Gaumont mettre une pilule en bouche et lui demandai ce qu'il faisait. Stilnoct, dit-il simplement. Tiens, prends-en une ! Je ne voyais pas vraiment l'utilité de prendre un somnifère à notre petite fête. Non, merci, lui répondis-je. Tout à l'heure peut-être, lorsque j'irai au lit. Il se mit à rire. Innocent, on ne prend pas ces pilules pour dormir mais pour halluciner. Il but encore une gorgée. Allez, prends en deux, avec un peu d'alcool, et, dans le quart d'heure, tu partiras pour un trip. Ce n'est pas dangereux. Tu dois essayer, mon vieux ! J'ai hésité. Vas-y, jette-toi à l'eau ! C'est là, à cette seconde précise que tout a commencé, que j'ai plongé; la machine s'était mise en route, simplement parce que j'avais dit oui à la question : prendre ou ne pas prendre ces pilules ?"
"Très vite, cette pratique est devenue une routine, une petite escapade dans un monde sans contrainte pratique, sans journaliste, sans supporter, sans désordre. Voici comment je justifiais mon comportement : je vis sous une grosse pression; parfois je dois pouvoir m'en évader, pour m'apaiser. Et il en allait effectivement ainsi, au début tout au moins."
"Mabuse était le surnom du Dr Sainz. Gaumont devenait lyrique quand il parlait de lui. C'était un mage, un docteur miracle, un demi-dieu. Et moi, j'étais un dieu à part entière, la rencontre était inéluctable. [...] Lors de notre première entrevue, il m'a posé toutes sortes de question, toutes plus dingues les unes que les autres. Dors-tu avec une jambe au-dessus ou en dessous des draps ? Tu préfères les draps froids, chauds ou tièdes ? Dors-tu sur le dos ou sur le ventre ? Te ronges-tu les ongles ? L'interrogatoire durait ainsi des heures. Regardes-tu parfois le soleil ? Donne-moi trois chiffres, de 1 à 10, qui sont importants pour toi. Pourquoi sont-ils importants ? [...] Le Dr Sainz devint rapidement partie intégrante de ma vie. [...] Ses méthodes étaient parfois bizarres ou prêtaient à rire mais je les suivais quand même. Ainsi, quand j'avais pris froid, il me conseillait d'aller tôt au lit, de dormir entièrement nu, avec une écharpe nouée autour du cou. La veille d'un contre-la-montre, il me disait de jeûner et, le jour même, d'avaler une cuillerée d'huile d'olives. Jusqu'au jour où la police vint me chercher pour m'interroger à son sujet. Sainz avait été pisté pendant dix-huit mois par des espions, parfois armés de téléobjectifs. Chaque appel téléphonique que nous nous étions passé, chaque apparition, en public ou non, en sa compagnie, tout était là, consigné, devant moi, sur la table. Il s'ensuivit un vrai tumulte et je fus suspendu deux mois par Cofidis. Au lieu de m'entraîner - deux mois, ce n'est pas grand-chose au fond - je me suis enfoncé, toujours plus. [...] Je me retirais dans ma chambre pour m'injecter des amphétamines, je tombais dans un gouffre, je le savais, et je ne pouvais rien y faire. Je m'éloignais de ma famille, de mon enfant. À ma liste de Stilnoct et d'amphétamines, j'avais ajouté le Valium. [...] Parfois, je restais cinq jours sans dormir une seconde. Je commençais à voir des choses, des gens qui n'existaient pas. Comme des gens avec des téléobjectifs planqués dans les buissons autour de chez moi. Je les entendais venir, avec leur combat-shoes; ils sortaient de leur bus parqué devant la maison. Ils venaient m'arrêter. Shit, ma dope ! Je courais à la salle de bains pour jeter mon stock d'amphétamines dans le W.C. et les seringues dans la poubelle. [...] Sarah ne les voyait pas et tentait de me le faire comprendre. Mais comment pouvait-elle ne pas les voir, ces agents, par dizaines, et les gyrophares ! Elle devait être folle. MAIS NE LES VOYAIT-ELLE VRAIMENT PAS ?"
"Avec Sarah (NdlR : elle était hôtesse Saeco au Tour d'Espagne 99), ce fut le coup de foudre. [...] Je lui ai dit : Demain je gagne pour toi et tu me donnes un baiser. (NdlR : et c'est ce qu'il fit... quelques jours plus tard, il gagna à nouveau en échange d'une nuit d'amour). "Le but de ce livre n'est pas d'expliquer ce qui se passa cette nuit-là mais depuis, je peux dire que la légende selon laquelle il faut s'abstenir de sexe avant une course est absolument sans fondement. Le jour suivant, en effet, parti sans le moindre mètre d'échauffement, je fis deuxième du contre-la-montre (de 45 km avec une belle bosse au milieu), derrière Ullrich mais devant Zülle."
"La famille Vandenbroucke était soudée, du moins c'est ce que les gens croyaient. La proximité de mon père aux courses (NdlR : il était mécano) m'était familière. Il en avait toujours été ainsi. Mon oncle, par contre, n'avait pas manqué de me prévenir du danger représenté par les requins tournant dans le monde du vélo. Jusqu'à ce que je me rende compte qu'il était le plus grand requin de tous. Je me suis senti exploité par lui pendant mes premières années chez les professionnels."
"D'août 2004 à août 2005 (NdlR : Sarah et lui étaient séparés), 12 mois qui m'en parurent 100, je fus en dépression comme jamais auparavant. Je décidai d'en finir. [...] Ce jour-là, j'allais mourir. [...] Je suis au bout du rouleau, avais-je dit à mon manager, Paul de Geyter. [...] Si tu veux, tu peux rester. Paul était surpris et fâché. Je lui ai dit : Bon, on va encore boire une bonne bouteille de vin. Et je suis allé chercher la bouteille la plus chère de ma cave, un Magnum de Château Petrus 1961. Qu'est-ce que ça pouvait bien faire ! J'ai versé le vin et j'ai porté un toast à ma vie. J'avais demandé conseil à un médecin. Avec de l'insuline, ça devait le faire. J'ai écrit une lettre d'adieu : Je sais que c'est lâche mais pour moi, c'est la meilleure solution. Il n'est pas nécessaire de faire pratiquer une autopsie. Je me suis injecté 10 cc d'Atractapid. S'il vous plaît, ne les laissez pas m'ouvrir en deux. J'étais seul. J'ai mis mon maillot de champion du monde, je me suis fait la piqûre et suis allé m'étendre sur mon lit, en attendant la mort. J'étais si heureux. Plus de soucis, enfin... Enfin délivré. C'est ma mère qui me trouva plus tard, ce jour-là."
Frank Vandenbroucke, Ik ben God niet, Editions Borgerhoff & Lamberigts; prix 21,50 €; www.borgerhoff-Lamberigts.be
Ph. V.H.
© La Dernière Heure 2008
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