Drame du Heysel - Les acteurs de la finale se souviennent
(21/05/2005)
© DH
BRUXELLES Après Paolo Rossi et Ian Rush, les deux buteurs des équipes finalistes de cette finale 1985 de la Coupe d'Europe des Clubs Champions, nous continuons notre série pour commémorer le vingtième anniversaire du drame du Heysel. Place à d'autres acteurs...
Sergio Brio(défenseur de la Juventus)
En l'absence de Scirea, parti au Mexique avec la Squadra Azzurra, c'est l'ancien entraîneur montois qui, en tant que vice-capitaine de la Juve, eut l'honneur de sortir le premier de l'avion qui ramena les Turinois en Italie, Coupe à la main: «Les images de joie qui ont suivi notre victoire ont choqué de nombreuses personnes. Il est facile de parler et de critiquer, mais qui a fait du sport dans sa vie peut comprendre que marquer un but en finale de la Coupe des Clubs Champions représente une joie immense. Ce qui ne veut pas dire que nous n'avons pas pleuré nos morts. Encore aujourd'hui, nous n'avons rien oublié. Mais l'exultation de la victoire et les larmes pour les victimes étaient difficilement conciliables. J'ai crié parce que j'attendais ce moment depuis que j'étais gamin. Et il n'y a rien eu de pire dans ma vie que d'atteindre son rêve suprême en ayant à pleurer trente-neuf morts...»
Marco Tardelli(médian de la Juventus)
«De tous les prix que j'ai gagnés, en club et avec l'équipe nationale italienne, c'est le seul dont je ne suis pas fier. C'était la pire soirée de ma vie. Un match à oublier, bien qu'il soit impossible d'oublier ce qui s'est produit. La rencontre n'aurait pas dû être jouée. Elle le fut, mais ce n'était pas la décision des joueurs. Une fois le match lancé, il ne fut pas simple de se concentrer. Ce soir-là, je n'ai pas compris de suite l'ampleur de la catastrophe, parce que j'étais dans la salle de massage. Les joueurs savaient qu'il y avait des bagarres entre les supporters, mais pas que tant de personnes avaient trouvé la mort. Avec du recul, je crois que la police belge a commis une grosse erreur en ne libérant pas les pauvres supporters du bloc Z. Elle aurait pu permettre à certaines personnes d'échapper à ce mortel écrasement. Après cette finale, je ne suis pas retourné directement en Italie: je devais disputer une tournée au Mexique avec mon équipe nationale. C'est alors que j'ai compris, en voyant les images à la télévision. Après la finale, je me souviens que Bruce Grobbelaar a exprimé à Giovanni Trapatonni de sincères excuses. Mais, franchement, était-ce la faute de Liverpool ou de la Juventus? J'espère que plus jamais un tel drame ne sera vécu. Il faut toujours des catastrophes pour que l'on prenne conscience de certaines choses et qu'on tente d'y trouver des remèdes. L'Angleterre semble avoir en grande partie éradiqué le phénomène du hooliganisme. Mais chaque semaine, dans les tribunes, certains comportements font encore froid dans le dos. Surtout en Italie...»
Zbigniew Boniek(attaquant de la Juventus)
«Le souvenir de cette soirée est encore très vif. C'est absolument inconcevable - ridicule même - que des gens aillent voir une finale européenne et ne rentrent jamais chez eux... parce qu'ils ont été tués. Quand le match débuta, je n'étais pas au courant de la gravité des incidents. Il faut être clair à ce sujet: les joueurs ne voulaient pas jouer! Mais les autorités nous l'ont ordonné. Ils croyaient que cela éviterait une guerre entre les supporters des deux camps. Mais jouer quand des gens meurent autour de vous, ce n'est pas normal. J'ai vu des gens emmener des cadavres en dehors du stade...»
Bruce Grobbelaar (gardien de but de Liverpool)
«Les joueurs connaissaient parfaitement la situation, y compris le fait que des gens étaient morts. Nous n'aurions jamais dû jouer ce match. L'Uefa a insisté: sans cela, les responsables du football européen pensaient que la violence allait se déplacer dans les rues. Et que le carnage aurait été encore plus énorme! Moi, je ne voulais pas jouer. Après le match, je me suis rendu près de l'autocar de le Juventus et j'ai dit aux Transalpins: je suis désolé pour ce qui s'est produit. J'étais mal, comme ai-je pu dire désolé alors que c'était notre faute. Le trophée? Oui, il aurait dû être rendu, à la mémoire des morts. Quand je suis revenu au Heysel bien plus tard, j'ai été fortement surpris. Il y avait bien une plaque commémorative en dehors du stade mais c'est tout. À l'intérieur, pas une photo ou quelque chose qui rappelle ce drame. On voulait tout simplement cacher ce triste événement dans un placard. Je ne sais pas pourquoi, il faudrait poser la question aux responsables belges. On a changé le nom du stade, mais son sol restera éternellement tâché de sang. Toute cette affaire sent mauvais! Un match de la mémoire entre Liverpool et la Juventus aurait dû être organisé. Et le montant de la recette aurait dû être versé aux familles des victimes.»
Alan Kennedy(back gauche de Liverpool)
«Je suis sûr que ce qui s'est produit au Heysel le 29 mai 1985 était lié à des événements qui s'étaient produits à Rome la saison précédente. Nos supporters avaient alors été bombardés de pierres, de briques et de bouteilles par des... hooligans de l'AS Roma. C'est ce qui a causé cette tension entre les deux camps, au Heysel. Quand nous sommes arrivés aux abords du stade, nous, joueurs, avons noté un manque de présence policière. Notre vestiaire n'était pas très éloigné du bloc Z. Le mur s'était écroulé et les gens se battaient pour se dégager. Le souvenir de tous ces gens tués me revient régulièrement à l'esprit... Un officiel de l'Uefa est venu dans notre vestiaire pour nous informer que quatre ou cinq personnes avaient trouvé la mort. Certains voulaient jouer, d'au- tres pas. On a aussi parlé du penalty, mais de toute façon, on ne pouvait pas gagner ce match. Des supporters de la Juve étaient décédés et on nous aurait blâmés davantage en cas de succès. Par après, l'Uefa semblait d'accord avec Margaret Tatcher: le dra- me était uniquement de la faute de Liverpool. Cela a facilité la tâche de l'Uefa, qui a imposé la suspension de cinq ans aux clubs anglais sans même mener une enquête. Avant la finale, le secrétaire de Liverpool, Peter Robinson, avait exprimé ses inquiétudes quant à la sécurité dans le stade. Je me demande pourquoi l'Uefa et les autorités belges ne l'ont pas écouté. Pourquoi a-t-on joué ce match dans un stade dans un si mauvais état?»
Kenny Dalglish(médian de Liverpool)
«Nous ne nous sommes pas rendu compte immédiatement de la gravité des incidents. Nous avons vu les supporters italiens en pleurs, qui frappaient sur notre bus lors du retour vers l'hôtel. Je me rappelle très bien du visage d'un Italien, qui hurlait et pleurait juste derrière la vitre, en face de moi. Il ne s'attendait pas, en venant assister au match, à vivre ça. À côté de ça, tout devient insignifiant: le football n'est pas important.»
Benoît Delhauteur
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