Football

Le gardien croate revient à Marseille avec le RC Lens

Envoyé spécial en france michel dubois


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ARRAS Vedran Runje franchit le portique de l'hôtel du président du club, Gervais Martel, où il réside temporairement. "J'y louvoie de ma chambre au bar mais parfois aussi... du bar à ma chambre", plaisante-t-il.

Il croise Mangane, un nouvel équipier sénégalais. Les deux joueurs se parlent. "Il est ici depuis le 1 er octobre et il a déjà trouvé une maison: c'est de la discrimination !" s'amuse le gardien croate du RC Lens qui, quelques heures plus tard, ira installer ses meubles dans la maison qu'il a louée à Croix, dans la banlieue lilloise. Ce Standardman de coeur rejoue, ce dimanche soir, à Marseille, un de ses anciens clubs. Il s'est épanché pour nous.

Vedran Runje, pourquoi avez-vous préféré Lens à Besiktas ?

"Je ne voulais plus rester en Turquie. Je nourrissais le sentiment que le monde du foot m'oubliait. La Turquie est un grand et beau pays, Istanboul une ville exceptionnelle. J'aime bien le peuple turc. Mais la Turquie n'est pas une grande nation de football. Elle ne l'est pas davantage que... l'Ethiopie. Besiktas voulait me garder. Il avait proposé de doubler, peu ou prou, mon contrat. Je joue pour le pognon mais l'argent ne régit pas tout dans ma vie. Les supporters aiment le club. Les dirigeants, non. Ils ne servent pas le football, ils se servent de lui à des fins politiques ou de pouvoir. J'ai fait l'objet de quelques propositions, surtout françaises. J'ai choisi Lens parce que le Racing est un bon club, qu'il poursuit des objectifs raisonnables et sains, qu'il est suivi par de très nombreux supporters, très chauds. Et parce que la France est davantage un pays de football que la Turquie. J'ai signé pour trois ans."

Est-il vrai que vous avez failli revenir au Standard en juin dernier mais que vous étiez trop cher ?

"Le Standard ne m'a pas contacté mais il constituait, c'est vrai, toujours une option. Quand j'y suis revenu, j'y ai joué pendant deux saisons pratiquement pour rien, surtout en comparaison de ce que je gagnais à Marseille ou à Istanboul. Disons pour... une bonne bouteille de vin. Je l'ai fait pour Lucien D'Onofrio. Pour lui rendre, par ma présence, un peu de ce qu'il m'avait apporté. C'est lui qui m'avait fait venir de Croatie à Liège. Je lui en resterai toujours reconnaissant. Etais-je trop cher cette fois-ci ? Peut-être, effectivement..."

Vous avez conservé des attaches dans la Cité ardente ?

"Bien sûr ! Lucien et moi, nous nous téléphonons encore de temps à autre. J'ai aussi toujours un point d'ancrage à l'Air pur, le bistrot très couru de Marinko Rupcic. J'y étais quand le Standard a entamé le championnat à Zulte-Waregem. J'y ai aussi regardé son match à La Gantoise. J'aime bien me retremper dans l'ambiance du coin."

En 1998-99, vous étiez le gardien de ce Standard qui, après neuf journées, comptait aussi sept points d'avance sur Anderlecht avant de s'effondrer. Peut-on établir des similitudes entre cette saison-là et l'actuelle campagne ?

"Non. En 1998-99, le Sporting avait très mal débuté. N'avait-il pas encaissé six buts sans réplique à Westerlo ? Mais il alignait, avec De Wilde, Scifo, Staelens et Zetterberg notamment, une belle équipe. Bien plus belle que celle du Standard. Sur le plan du potentiel, il n'y avait pas photo entre les deux clubs. De quels Standardmen se souvient-on encore ? D'Hellers et d'Ernst, peut-être, parce qu'ils incarnaient de bons joueurs. Mais d'aucun autre, sûrement. Le Sporting avait d'ailleurs pratiquement remporté tous ses matches du second tour. Ce n'est pas du tout pareil cette saison. Le Standard joue bien au foot. Il a un concept, du potentiel. En valeur intrinsèque, il n'a presque rien à envier à Anderlecht. Il est trop tôt, toutefois, pour spéculer déjà..."

Michel Preud'homme peut-il mener enfin le Standard au titre ?

"La malédiction qui pèse sur ce club ne peut pas durer éternellement. Elle s'arrêtera bien un jour. Pourquoi pas sous le règne de Michel ?"

Suivez-vous en particulier la progression d'Olivier Renard qui fut votre substitut ?

"Oui. Je ne peux pas l'analyser vraiment car je ne suis pas ses entraînements. Mais ce qu'il montre en match me plaît. Il n'encaisse pas beaucoup de buts : c'est bon pour sa confiance. Il est fort homme contre homme, il révèle de bons réflexes, il est costaud, bon dans le domaine aérien. Ses stats sont appréciables. Manque-t-il de charisme ? Moi, je dirais qu'il a affiché beaucoup de courage et de caractère pour oser assumer les responsabilités de gardien de but du Standard. Le public doit le soutenir à fond, le promouvoir et certainement pas le tuer."

La Belgique demeure-t-elle une terre de gardiens de but ?

"Oui, même si, de l'extérieur, certaines énigmes m'interpellent et si la tradition des Nicolay, Pfaff, Piot, Preud'homme s'est émoussée. J'ai suivi Stijnen une fois ou deux : il est bon. Bailly n'est pas mal non plus. Mais que devient Proto, qui livrait de bonnes saisons à La Louvière ? Et Cordier, que j'aimais beaucoup quand il évoluait dans le même club ? Et De Vriendt, qui m'a toujours plu ? Jérémy peut toujours mener une belle carrière. Mais il doit jouer. Si Michel n'avait pas eu la chance, à seize ans, d'être aligné, serait-il devenu Preud'homme ? Comment un joueur pourrait-il étaler ses qualités si on le garde au frigo? Jérémy est bon, je le répète. La réussite, en foot, dépend pour 90 % de la tête. Si tu résistes à la pression, tu peux mener une belle carrière. Comment savoir si De Vriendt est costaud moralement si on ne l'aligne jamais ?"

Eprouviez-vous les mêmes sensations à Marseille qu'à Liège ?

"Pas tout à fait, même si j'ai évolué trois saisons à l'OM. J'ai conservé des amis à Liège, des copains à Marseille. Je pourrais vivre plus facilement à Liège qu'à Marseille."

Retournerez-vous un jour en Croatie ?

"Certainement pas pour y jouer. J'ai mal au coeur quand je constate le niveau auquel Hajduk Split a été ravalé. Quand je vois ce qu'ont fait les dirigeants de ce club où je suis né, dans lequel j'ai grandi. Hajduk a toujours constitué une pépinière de grands talents. Il n'a plus sorti personne depuis cinq ans ! Il y a vraiment une crise de morale des dirigeants des clubs particuliers : ils sont corrompus par le pouvoir et l'argent."

Vous définiriez-vous comme un idéaliste ou un réaliste ?

"Je suis un peu des deux. Entre les deux. Si on est trop réaliste, on tombe vite en dépression. J'ai conservé la même passion pour le foot. Pour la vie. J'aime toujours autant rigoler. Mais je fais bien mon boulot et je suis honnête sur le terrain. Dans les tribunes, les spectateurs le sont à mon égard. Suis-je trop bien payé ? Non, si je me compare à un basketteur de NBA, à un golfeur, à un pilote de F1. Si je ne recelais aucun bagage intellectuel, je pourrais fort bien devenir un cas social après ma carrière. Je ne dis pas que je suis trop bien payé mais je reconnais être un privilégié. Pas seulement en raison de l'argent que je possède. Je ne suis qu'une star locale mais, pour quelques gamins, je suis devenu un exemple. Je dois assumer cet état. Je le fais sans excès. Je ne veux pas de privilège éhonté. Quand je vais au resto, j'accepte volontiers qu'on m'offre le dessert ou le café mais pas le repas : je serais honteux."

Ce match à Marseille sera celui de Papin ou de Runje ?

"De Papin, bien sûr ! Notre coach est une idole à l'OM. Il a tout gagné comme joueur. Il veut tout gagner comme entraîneur. Son ambition est saine. Il comprend le foot, il y investit une énergie folle. Pour lui, Lens est un palier. Je vais le découvrir. À Besiktas, j'ai adoré travailler avec Tigana. Je le considère comme un grand monsieur du foot."

Eric Gerets peut-il réussir à l'OM ?

"Comme Papin ou Tigana, Eric est un grand compétiteur. Il est un meneur d'hommes comme on les aime à Marseille. Il est tombé dans un club qui peut lui convenir. Il va être aimé à l'OM. Je lui conseillerai de rester lui-même. De ne pas chercher à impressionner son monde. Les Marseillais n'aiment pas le cinéma... sur le terrain mais ils adorent les guerriers."

Vous allez disputer le prochain Euro ?

"Vraisemblablement. Je suis le second gardien de Croatie. Ce statut me plaît. Il me suffit. Je n'ai pas construit ma carrière grâce à l'équipe nationale : je me suis forgé tout seul. Pletikosa, le titulaire, fait bien son boulot. Nous sommes amis. Naguère, le sélectionneur me boudait. Didulica était remplaçant en Ukraine, Pletikosa à Vienne et Butina à Bruges. Moi, j'étais titulaire à Marseille et je ne jouais pas. Il y a longtemps que j'ai cessé de m'énerver pour de telles incongruités..."