Championnats étrangers

Le vent se lève sur une partie du complexe de Carrington. Pas de micro-climat, non. La faute à un hélicoptère qui se pose à proximité des terrains d’entrainement de Manchester United. Le bruit assourdissant des hélices prend fin, et un homme, dans un costard taillé sur mesure, rejoint la terre ferme. On pourrait presque croire qu’il s’agit de la dernière adaptation cinématographique d’un roman de Ian Fleming. Sauf que ce n’est pas Daniel Craig qui débarque à Manchester. Les Red Devils accueillent Juan Mata, un Espagnol pour sauver le plus titré des clubs de Sa Majesté. Pas de (00)7 pour l’ancien joueur de Chelsea, mais une mission aussi importante que celles de James Bond aux yeux des pensionnaires des gradins d’Old Trafford : faire sortir United de la crise. Et il y a du travail.

Huit fois, déjà, les Mancunians se sont inclinés cette saison. Presque autant que sur les deux dernières années réunies. Un bilan peu reluisant qui les place à une anonyme septième place au classement, à treize longueurs du podium et à sept points d’une Ligue des Champions où le club fait pourtant figure de VIP, avec une petite vingtaine de participations consécutives depuis la fin des nineties.


Le fantôme au chewing-gum

Il faut dire que cet été, Manchester United a perdu son guide. Sir Alex Ferguson a beau continuer à passer un week-end sur deux dans les tribunes d’Old Trafford, il a quitté son costume de manager pour le laisser à un David Moyes qu’il avait lui-même adoubé en mondovision, tout en demandant de l’indulgence aux supporters des Red Devils, rappelant qu’il avait terminé sa première saison à la onzième place.

Sauf qu’en plus de 25 ans que Fergie, le public mancunien a oublié la notion de patience. Et ce n’est pas cette comparaison souvent brandie comme excuse entre les deux débuts de règne qui va le faire changer d’avis. Parce que oui, quand Alex Ferguson débarque sur le banc d’Old Trafford en 1986, United est déjà considéré comme un « grand d’Angleterre », mais le club reste sur vingt longues années sans avoir embrassé le trophée de champion national et un passage peu reluisant par la case D2. Rien à voir avec un Moyes qui hérite d’une équipe championne en titre, systématiquement sur le podium de la Premier League depuis 1992 et sacrée à cinq reprises lors des sept dernières saisons. La comparaison est donc insensée. Débarquer sur le banc de Malines, ce n’est pas comme prendre les commandes Anderlecht.

La longue histoire d’amour a donc pris fin. C’est l’Écossais qui y a mis un terme, peut-être plus par égoïsme que par altruisme. Sir Alex a sans doute senti que ce Manchester n’était plus à même d’alimenter sa légende. Tel l’homme qui brave le danger pour l’adrénaline d’un coup d’un soir sans préservatif, Ferguson s’est retiré au bon moment. Un dernier titre en guise d’orgasme, sans les emmerdes qui peuvent suivre, en somme.

Parce que le sacre mancunien du mois de mai dernier tenait presque du miracle : seize fois, les Red Devils se sont imposés par un seul but d’écart. Lors de la phase retour, les quatre confrontations avec leurs plus proches poursuivants se sont soldées par un maigre deux sur douze, malgré la relative faiblesse d’une opposition répartie entre un Mancini à bout d’idées, un Benitez incapable d’assurer sur la longueur, comme en témoigne son palmarès vierge de tout championnat depuis 2004, et un Wenger qui n’a pas encore mené à terme sa carrière de Football Manager. Le Fergie Time et un van Persie qui prolongeait au fond chaque ballon qui passait dans la boite ont servi d’arbres pour cacher la forêt, mais Sir Alex n’était pas dupe : depuis le départ de Ronaldo, à Manchester on parle plus de pongar huevos (poser vos c***) que de pongar juego (poser du jeu). Sauf qu’à force de tirer sur la corde, elle finit par rompre. Ferguson a donc arrêté de tirer, et a passé la corde à Moyes.

Cerise empoisonnée sur ce gâteau indigeste, la fameuse « succession préparée » dont parle l’homme au chewing-gum depuis plusieurs années, à chaque fois qu’il recrute un jeune prometteur, s’avère être un fiasco. Phil Jones et Chris Smalling sont aussi solides qu’une Tour Eiffel en allumettes, Tom Cleverley est frêle et n’a rien du Paul Scholes auquel il devait succéder, Anderson est parti à la Fiorentina après des kilomètres courus dans le vide et des heures passées sur le banc, et Ashley Young est plus apte à prendre le relais de Dwain Chambers que celui de Ryan Giggs.


David Moyes sans défense?

C’est donc avec cet héritage à bout de souffle que doit composer David Moyes pour donner un nouvel élan à Old Trafford. Un Théâtre des Rêves où cette saison, les adversaires habitués à venir faire les figurants d’un drame occupent aujourd’hui le rôle majeur d’une comédie qui ne fait rire personne dans les gradins. La faute, notamment, à une défense burlesque.

Flash-back quelques années en arrière. Ferguson, présente un grand défenseur au regard de tueur en série et au passeport serbe : « Vous avez besoin de bons défenseurs, et c’est exactement ce qu’il est. Si vous avez de bons défenseurs, vous gagnez. » Pendant plusieurs saisons, Nemanja Vidic va effectivement montrer qu’il est un grand défenseur, faisant office de référence mondiale à son poste avant l’explosion de Thiago Silva. Et puis, il y a les blessures qui se multiplient, et qui envoient le Serbe à l’infirmerie plus souvent que sur le pré. Ajoutez-y les pépins de Rio Ferdinand, et vous avez sans doute l’explication de la fragilité défensive de Man U, non ? Eh bien non.

Un petit passage par la feuille de stats de Vidic vaut mieux qu’un long discours. L’an dernier, le Serbe a disputé la moitié des rencontres de Premier League. Dix-neuf rencontres, et seulement deux défaites. Cette année, Vidic a déjà perdu six fois en quinze matches. Le costume de Messie n’est plus pour lui. Et ce ne sont pas les performances souvent catastrophiques de Rio Ferdinand qui vont compenser le déclin du Serbe…

Chaque semaine, Manchester United nous livre donc la recette d’une prestation défensive catastrophique : on commence avec une défense centrale pas intraitable, on ajoute un soupçon de conquête catastrophique des deuxièmes ballons, si importants de l’autre côté de la Manche, on saupoudre d’un replacement trop lent de latéraux plus offensifs que défenseurs, on assaisonne le tout d’un Wayne Rooney qui a décidé de ne plus se mettre à plat ventre pour voir les autres récolter les lauriers, et on obtient 29 buts encaissés en 24 matches.

Une défense si perméable à United, ça faisait longtemps, non ? Eh bien non : les Red Devils ont encaissé 43 fois l’an dernier. Incroyable total pour un champion. Le dernier titre sauce Ferguson était simple : on encaisse beaucoup ? Marquons donc deux fois plus. Robin van Persie, Rooney and co ont trouvé 86 fois le chemin des filets l’an dernier. Et si c’était devant que se trouvait le problème ?


Tradition ou archaïsme?

Même les aficionados de Man U le reconnaissent, la qualité du jeu proposé par les hommes de Sir Alex ces dernières saisons était loin des sommets. Robin van Persie a servi de cache-misère, mais ces blessures cette saison ont permis à la vérité d’éclater au grand jour et en plein dans la tronche d’un David Moyes qui n’avait certainement pas besoin de ça.

Parce que dès son arrivée, l’Écossais se heurtait déjà à une sacrée tradition. Hériter de l’équipe de Ferguson, c’est aussi se retrouver avec un 4-4-2 quasi immuable, malgré les quelques flirts européens de Fergie avec le 4-3-3 ces dernières saisons. « Manchester United, c’est comme l’Ajax ou Barcelone : ils ont leur style propre et pour un manager, ce n’est pas évident de tout révolutionner », expliquait Gary Neville sur le plateau de Sky Sports. Deux centraux solides, deux backs qui n’hésitent pas à dédoubler, des ailiers volants qui bouffent la craie et centrent. This is Manchester.

L’ancien latéral droit des Red Devils ajoutait même : « Manchester United is a crossing football club ». Un club qui centre, en VF. Ryan Giggs, David Beckham, Cristiano Ronaldo : ça, c’est United. Sauf que le Gallois est le seul membre du trio encore présent, et qu’il a perdu sa pointe de vitesse légendaire en même temps que poussaient ses cheveux gris. Restent Nani, Ashley Young et le valeureux mais limité Valencia pour soulever la poussière blanche avec leurs démarrages sur le couloir. Pas vraiment des top players, comme en témoigne la décision de l’Équatorien de reprendre l’anonyme numéro 25, abandonnant du même coup le mythique 7 qui, selon ses dires, lui mettait trop de pression sur les épaules. L’éclosion de Januzaj est un bol d’air frais pour Moyes et United, mais le gaucher ne peut pas encore porter toute l’équipe sur ses épaules.


Rooney, pour l'amour des stats

Quand on passe en revue le onze de Manchester United et qu’on laisse la nostalgie de côté, il reste deux joueurs qui font véritablement partie de la crème mondiale : Wayne Rooney et Robin van Persie. Les deux hommes sont allés chercher le dernier titre de Fergie l’an dernier, le premier se mettant à plat ventre et avalant les kilomètres comme un Kenyan pour permettre au second d’alimenter le marquoir.

Mais cet été, tout a changé : Wayne Rooney a évoqué tout haut ses envies d’ailleurs, lassé de voir son talent assombri par ce Hollandais qui fait trembler les filets et coiffe les lauriers. Wazza ne veut plus jouer dans l’entrejeu, comme il a souvent dû le faire dans le 4-3-3 que l’équipe de Ferguson enfilait en guise de tenue des grands soirs. Moyes abdique : « Je l’imagine seulement jouer devant, en buteur. » Sur le papier, l’idée est séduisante : un duo Rooney-van Persie a de quoi terroriser la plupart des défenses du Royaume. Encore faut-il que les ballons arrivent.

Rooney reste évidemment Rooney : il court, beaucoup, récupère des ballons, et sa position plus avancée sur le terrain lui permet même de garnir avantageusement sa feuille de stats : aux deux tiers du championnat, Wazza compte déjà plus de buts et d’assists que sur l’ensemble de la saison passée. Mais Manchester est septième…

En abandonnant son rôle défensif pour concentrer son activité dans le dernier tiers du terrain, Rooney se fait plaisir, mais dépouille un tiers central déjà touché en plein cœur par la perte de Paul Scholes. « Bloqué » dans un 4-4-2 auquel il apporte ses modifications par petites touches, Moyes se plante sur le marché estival. Fellaini était son key player à Everton, mais il a tout de l’erreur de casting pour un Man U qui aurait pu, pour deux fois moins d’argent, attirer un Strootman idéal pour jouer les architectes à coups d’alternance jeu court-jeu long autour du rond central d’Old Trafford.


Mata, le mauvais sauveur?

Le fiasco tend les bras à Moyes, et l’Écossais ne peut éviter l’étreinte. Sa défense est aussi fragile que les jambes de Vidic, ses ailiers branchés sur courant alternatif et, comble de malchance, ses deux armes fatales se succèdent sur les bancs de l’infirmerie. Mais le problème majeur est bien au cœur du jeu, là où l’incontournable Scholes a dû se retirer pour laisser place à un Carrick excellent en tant que relayeur, mais trop court pour sublimer le jeu mancunien, et qui selon les semaines est accompagné d’un Cleverley ultra-léger, d’un Fellaini mordant mais maladroit ou d’un Jones pathétique dès qu’il faut faire une passe à plus de cinq mètres.

Barré par un système où il n’a pas de place, l’intelligent Kagawa ne reçoit pas sa chance dans l’axe. Six mois passent, et Manchester délie les cordons de la bourse pour faire venir Mata. Neville s’insurge : un mauvais choix, pas adapté au système. Et il a raison : l’Espagnol est très fort en dix, mais sera déporté sur le flanc droit d’où il rentrera dans le jeu. Une sorte d’enfant illégitime dans ce « crossing football club ». Et surtout, une nouvelle erreur de casting.

Avec Mata, MU s’offre certes un troisième world class player, mais c’est à nouveau un homme du dernier tiers, un joueur de la dernière passe (il en est déjà à deux assists en deux matches) alors que ce qu’il manque à United, c’est un homme de la première. Un élément qui allierait qualités à la récupération, passes courtes bien senties et transversales millimétrées, le tout saupoudré d’un sens de l’infiltration aiguisé et d’une lourde frappe pour exploiter au mieux les deuxièmes ballons. Un joueur qui pourrait prendre place dans l’entrejeu de ce qui deviendrait alors un 4-3-3, pour permettre aux Red Devils de régner à nouveau sur le deuxième tiers. Ce joueur, Manchester peut attendre cet été pour le transférer. Mais en vérité, ce n’est pas nécessaire : David Moyes l’a déjà dans son noyau. Le problème, c’est qu’il veut seulement jouer devant…


 

Guillaume Gautier