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Son statut actuel est celui d'un retraité qui excelle au poker, au point de disputer en novembre la finale du championnat du monde. Mais avant cette vie, Pierre Neuville en a eu d'autres, toutes aussi palpitantes. Rencontre.

Au mois de juillet dernier, un Carolo a réussi l'exploit d'être le premier Belge à se qualifier pour la finale du championnat du monde de poker qui réunissait 6.420 joueurs à son coup d'envoi. Cette finale, Pierre Neuville la jouera à Las Vegas à partir du 8 novembre et y gagnera au pire 1 million de dollars (s'il termine 9e sur 9), au mieux 7,6 millions de dollars (s'il remporte le titre). Autour de la table, le Mont-sur-Marchiennois d'origine ne se distinguera pas seulement par le fait qu'il sera l'un des trois non-Américains présents, puisqu'un Israélien et un Italien l'accompagnent dans sa tentative de putsch contre l'oncle Sam. Il deviendra également le joueur le plus âgé de l'histoire à s'asseoir à cette table finale tant convoitée, du haut de ses 72 ans. Et si l'ambiance ne s'annonçait pas extrêmement studieuse, il aurait beaucoup d'anecdotes à raconter à ses huit adversaires.

Puisque nous n'avons pas un titre de champion du monde à disputer avec Pierre Neuville, nous avons pris un peu de son temps pour l'écouter raconter une vie pleine de rebondissements. Le gaillard a en effet parcouru le monde, pour affaires d'abord et par amitié ensuite, comme lorsqu'il allait sur le tournage de Kevin Costner pour l'aider à régler quelques problèmes personnels. Au milieu de ses nombreux voyages, il a trouvé le temps d'aider Jean-Michel Saive à faire l'une des plus longues carrières que le sport de haut niveau ait connu. Depuis 2008, c'est au tour du poker de l'emmener aux quatre coins du globe. Et puisqu'il est du genre à réussir tout ce qu'il entreprend, Pierre Neuville est rapidement devenu l'un des plus redoutables joueurs du circuit. Pour comprendre son parcours, un petit retour en arrière s'impose…


Le jeu de société

1969. Eddy Merckx arrive au sommet du cyclisme et Pierre Neuville est fraîchement diplômé de l'ULB, où il a passé de nombreuses soirées à jouer au poker, quand il invente et commercialise un jeu de société dont le Cannibale est la vedette. C'est un carton, à tel point qu'il est contacté par des Anglais pour les aider à lancer le Subbuteo. Fort de ces quelques expériences, Pierre Neuville quitte alors Montigny-le-Tilleul (après avoir grandi à Mont-sur-Marchienne) pour aller rencontrer les grands messieurs du jeu de société à New York. "Sur la 5e avenue, il y a un grand building de douze étages avec huit à dix sociétés par étage. Tous les gens qui travaillaient sur le jouet étaient installés là. Alors j'ai frappé à toutes les portes de tous ces étages. C'est ainsi que je suis petit à petit entré dans le monde du jouet". Du panache et de l'audace, déjà.

En 1982, après plusieurs années dans le milieu, Pierre vend l'exploitation des licences de sa société à une multinationale néerlandaise et travaille pour elle depuis un bureau courtraisien où il tombe amoureux de la directrice du marketing qui est aujourd'hui sa femme et son coach personnel. Son amitié avec Alan et Stephen Hassenfeld, rencontrés quelques années plus tôt, fait qu'il est à leurs côtés, en vacances à Cannes, quand les deux frères formulent une offre de rachat de 350 millions de dollars de la célèbre société Milton Bradley. A force de sollicitations, Pierre Neuville se laisse convaincre en 1986 et rejoint la société de ses deux amis. Hasbro (comme Hassenfeld brothers) s'installe en Belgique et conquiert toute l'Europe avec l'aide du Carolo. "Malheureusement, en 1990, Stephen Hassenfeld est foudroyé par une grave maladie et Alan me confie que je suis son 'seul frère'. Je refuse alors les meilleures offres de toute ma vie pour continuer à travailler à ses côtés mais le staff européen d'Hasbro allait se lasser de voir un petit Belge être aussi proche du grand patron. Alan a donc trahi notre promesse de vie ensemble en juin 1993 et c'est ainsi que j'ai quitté le monde du jouet, bien que j'ai vendu ma société en 2008 seulement".

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Jean-Michel Saive et Pierre Neuville terminent deuxième d'un tournoi de golf à Saint-Andrews (Ecosse), en 1999.


L'homme de l'ombre

Pierre Neuville se plaît toutefois en "numéro 2". Car être l'homme de l'ombre d'Alan Hassenfeld lui a permis de s'épanouir professionnellement, d'autant plus qu'il aime rendre des services. "C'est dans ma nature d'aider les gens et j'ai pu découvrir que certaines vedettes font preuve de plus de reconnaissance que d'autres personnes qui ne vous enverraient même pas une carte de vœux pendant les fêtes." Lorsque Jean-Michel Saive le contacte, Pierre Neuville découvre un champion en plein doute. "Il était chassé de La Villette, n'était plus payé par son club allemand de Bad Honnef et était ruiné car le type qui s'occupait de ses affaires avait pris tout son argent. Il m'a demandé de voir ce que je pouvais faire pour l'aider car il était sur le point d'arrêter le tennis de table". Après avoir fait signer douze règles de sécurité à Jean-Mi - il lui a par exemple fait promettre de ne signer aucun contrat sans son accord - Pierre Neuville a aidé le pongiste à reconstruire sa carrière pour rester au sommet de nombreuses années. 

Privé de tennis, l'une de ses nombreuses passions, suite à des problèmes de hanches à la fin des années 80, Pierre est alors devenu un fana de golf. En 2000, il a l'opportunité de rencontrer Gary Player. Le Sud-Africain fut le meilleur joueur du monde dans les années 60 et 70. "On devient rapidement amis car j'ai eu l'occasion de lui rendre un ou l'autre service. Gary est quelqu'un qui ne sait pas passer une journée sans aider les gens, il a notamment des fondations qui construisent des écoles dans les pays défavorisés. Quand il me demande à combien s'élèvent mes honoraires pour les coups de pouce que j'ai pu lui donner, je lui réponds qu'une seule partie de golf avec lui vaudrait tout l'or du monde pour moi. Il m'emmène alors dans le monde entier… jusqu'à refuser une partie avec Kevin Costner pour jouer avec moi".


Mister Nobody à Hollywood

Au sommet de sa carrière au début des années 2000, Kevin Costner s'étonne d'être privé de l'honneur de jouer au golf avec Gary Player au profit d'un petit Belge. La scène se déroule dans la salle des Etoiles à Monte Carlo, en marge d'un tournoi du Senior Tour organisé par Albert de Monaco, et Pierre Neuville y assiste avec son épouse qui est une fan inconditionnelle de l'acteur. Un peu gêné, il se présente à Kevin Costner comme étant "Mister Nobody" lorsque la star américaine s'excuse de ne pas le connaître. "C'était surréaliste et la curiosité de Kevin a été attisée. Il a donc demandé à Gary ce que je représentais pour lui. Il se fait que Kevin avait quelques problèmes personnels à l'époque et il se lassait de devoir faire confiance à des avocats de stars qui lui prenaient beaucoup d'argent. C'est ainsi qu'après nos trois jours passés ensemble à Monaco, je me suis retrouvé à Hollywood sur le tournage de "Treize jours", son film du moment. Entre les prises, nous étions dans sa caravane en train de régler quelques-uns de ses soucis. Il nous a ensuite prêté sa villa à Malibu durant quelques temps, mon épouse était évidemment aux anges. Toutefois, je n'aime pas dire que j'ai travaillé pour lui. Kevin est simplement un ami que j'ai pu aider".

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Photo de gauche: Le lendemain de la rencontre entre Kevin Costner et Pierre Neuville, à Monaco. Photo de droite: Gary Player invite Pierre Neuville pour le premier tournoi Nelson Mandela en Afrique du Sud.


Des soucis de santé et un retour aux sources

En 2007, le sexagénaire qu'il est doit se faire à nouveau opérer des hanches. "Je suis alors victime d'une grave erreur chirurgicale puisque mes prothèses sont montées à l'envers. Après d'autres opérations, il m'a fallu six mois pour réapprendre à marcher et faire mon deuil du golf. Pour m'occuper durant cette convalescence, je me remémore ma toute première passion, celle que j'avais découverte à 14 ans et qui avait animé mes soirées à l'université: le poker. J'achète donc quelques livres et je me munis d'un ordinateur pour jouer en ligne. Après six mois d'entraînement et d'adaptation au Texas Hold'em (la variante la plus populaire du poker moderne, ndlr), je me rends compte que je progresse bien et je vais au casino de Namur pour essayer de me qualifier pour le championnat de Belgique. J'ai remporté la qualification et terminé 31e du championnat. En décembre, je propose à mon épouse d'aller fêter le passage à 2008 aux Bahamas en sachant qu'il y avait un tournoi international début janvier. J'ai eu la chance d'avoir de bonnes cartes pour ce premier grand tournoi et j'ai terminé 18e pour 48.000 dollars, de quoi me constituer une bankroll de départ". La carrière "poker" de Pierre Neuville est alors lancée, d'autant plus qu'il a éliminé Daniel Negreanu, l'une des plus grandes stars du poker mondial, lors de ce tournoi aux Bahamas.

Avec ces 48.000 dollars consacrés au poker, Pierre Neuville a poursuivi sa progression et cumulé les performances, remportant plusieurs millions de dollars de gains. Malgré tout, il reste un joueur modeste et continue à passer par les tournois qualificatifs, dont il est devenu un vrai spécialiste - obtenant même le surnom de "serial qualifier" dans le milieu - pour disputer les plus belles étapes du circuit européen et américain… jusqu'à toucher le rêve de chaque joueur de poker du bout des doigts en juillet dernier puisqu'il est un "november nine", comprenez l'un des neuf finalistes du championnat du monde, devant plus de 6.400 joueurs. Il ne lui reste désormais que quelques jours de préparation pour cette finale, car il ne s'agit pas simplement de s'asseoir à la table et d'attendre la chance. Le poker s'est en effet professionnalisé à l'extrême au cours des dernières années et les aspects physiques et mentaux sont tout autant travaillés que la tactique.


Le tournoi le plus prestigieux de l'année

Le poker de haut niveau compte trois circuits principaux. Il y a d'abord l'European Poker Tour et le World Poker Tour, qui comptent chacun plusieurs étapes tout au long de l'année. Il y a par exemple un WPT Bruxelles qui se déroule à la fin juillet. Ici, il est question des World Series of Poker qui se concentrent traditionnellement sur les mois de juin et juillet et qui se déroulent à Las Vegas. Une soixantaine de tournois, de variantes différentes, mettent alors aux prises les meilleurs joueurs du monde qui en font un rendez-vous incontournable. Chaque vainqueur de ces tournois remporte un bracelet (et une belle somme d'argent qui varie en fonction de l'affluence et du droit d'entrée) mais le véritable champion du monde est désigné à l'issue du dernier tournoi, celui qu'on appelle le "Main Event". Comme pour chaque compétition de poker, n'importe qui peut s'inscrire à condition de s'acquitter du droit d'entrée, 10.000$ en l'occurrence. C'est ce qui fait le charme de la discipline: se battre avec les meilleurs joueurs du monde est donné à n'importe qui, d'autant plus qu'il y a souvent des tournois qualificatifs à moindre frais. N'importe quel quidam pourrait donc remporter un grand tournoi, à condition d'avoir une chance énorme pour éliminer tous les meilleurs joueurs du circuit qui s'y alignent (qu'ils soient professionnels ou des amateurs réguliers). Comme le dit Pierre Neuville lui-même, "personne n'est assez bon au poker pour gagner régulièrement sans avoir de chance. Mais personne n'est assez chanceux pour faire carrière sans être un excellent joueur".

Le prestige de ce "Main Event" fait qu'il a réuni 6.420 joueurs en 2015, soit autant de prétendants au titre de champion du monde. Traditionnellement, les neuf derniers survivants (qui sont connus après 7 jours de tournoi en moyenne, à raison de 12h par jour) emballent leurs jetons à la seconde où le 10e est éliminé et rentrent chez eux pour préparer la finale qui se dispute à neuf, quatre mois plus tard. Pierre Neuville a donc eu de longues semaines pour se préparer, dans l'espoir de remporter le premier prix de 7,680 millions de dollars et surtout le titre de champion du monde tant convoité. Une préparation intense qui se fait à l'abri des regards indiscrets de ses huit adversaires...