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Ce samedi, trois athlètes s'élanceront sur le circuit de Monza pour briser la dernière grande barrière mythique de la course à pied

La date et l'heure viennent d'être confirmées officiellement par Nike ce jeudi. Ce samedi 6 mai, sur le coup de 5h45, trois athlètes s’élanceront à Monza (Ita), sur le célèbre circuit de F1, avec l’ambition de briser la dernière grande barrière mythique de l’athlétisme et de repousser les limites humaines. Le champion olympique kenyan Eliud Kipchoge, l’Ethiopien Lelisa Desisa et l’Erythréen Zersenay Tadese tenteront de passer sous la barre mythique des 2 heures au marathon. C’est l’équipementier Nike qui est à la manœuvre de ce projet baptisé “Breaking 2”. “Beaucoup considèrent cet exploit comme impossible, convient Nike. Mais pour aller plus vite que jamais, chaque seconde est optimisée, tant au niveau de la course que de ses conditions.”

Concrètement, les athlètes devront courir à du 21, 1 km/heure durant 1 heure 59 minutes et 59 secondes. “Arriver dans de telles performances, c’est hautement improbable, mais ce n’est pas impossible, juge le Pr Marc Francaux (UCL), spécialiste de la physiologie du sport et qui suit de nombreux athlètes de haut niveau. C’est un peu comme le saut en longueur de Bob Beamon en 1968. Sans un concours de circonstances, il n’aurait pas pu battre le record. Ce que Nike essaye de faire, c’est de rassembler tous les éléments pour ce concours de circonstances, en optimisant tous les paramètres.”

Lesquels ? En résumé, il faut des athlètes exceptionnels, un équipement à la pointe et un environnement de course adapté au millimètre. Et croiser les doigts pour qu’il n’y ait aucun accroc… Pour l’athlète lui-même, cela se joue à trois niveaux : la consommation maximale d’oxygène (VO2 max), c’est-à-dire la quantité maximale d’oxygène que le corps consomme lors d’un effort intense (plus elle est élevée, plus les capacités seront importantes, mais on n’en utilise toujours qu’une fraction en course), la résistance à la fatigue, et l’élément clé, l’économie de déplacement, soit la quantité d’énergie dépensée lors de celui-ci.

Marc Francaux a fait ses calculs sur la façon d’atteindre 42,195 km en deux heures, en partant d’une économie de déplacement très bonne : 190 millilitres d’oxygène par kilo de poids corporel et par kilomètre. “C’est un chiffre très optimiste, mais c’est à peu près ce qu’on a pour des athlètes est-africains. Et dans des conditions optimales.” Certaines populations du Kenya, de l’Ethiopie et de l’Erythrée, d’où proviennent les athlètes sélectionnés, bénéficient en effet d’une morphologie optimale pour un marathon : léger, tronc court, longues jambes, segments fins aux extrémités… En outre, plus la technique de course est bonne, plus l’économie sera grande. Mais même chez des pros, il y a moyen d’améliorer les choses, par une démarche systématique.

Algorithmes d’entraînement

Nike n’a d’ailleurs pas lésiné sur l’équipe qui suit les trois athlètes : nutritionnistes, spécialistes de la biomécanique, physiologistes, psys… Outre les tests de Vo2 max ou les mesures d’économie de déplacement, toutes les données d’entraînements des trois athlètes sont enregistrées grâce aux montres GPS, et analysées par des scientifiques. L’équipementier a ainsi engagé le médecin Phil Skiba, qui a développé des algorithmes traitant ces données pour prédire au jour près entraînements et repos.

Nike mise aussi sur un autre atout : le matériel. Pour ce “Breaking 2”, elle a conçu une chaussure spéciale, avec une semelle intermédiaire en carbone. Elle affirme que cela économise 4 % de l’énergie. Certains crient déjà au dopage technologique : une telle chaussure peut en effet entraîner un effet “ressort”. Car bien courir consiste à emmagasiner l’énergie à chaque pas et restituer un maximum d’énergie au pas suivant. Cela dépend des structures du muscle et du tendon, mais peut être aussi amélioré… par la chaussure, qui peut constituer un avantage externe. “La question du dopage est ouverte. Je n’ai pas de réponse, dit Marc Francaux. Car le problème est de savoir où sont les limites et quelles sont les règles. Nike est un équipementier et essaie de faire évoluer les chaussures, c’est heureux. C’est à la fédération d’athlétisme à prendre ensuite une décision.”

Une piste plate sur le circuit de F1

Parmi les autres paramètres importants : les conditions environnementales de la course. Le lieu et le moment ont été là aussi soigneusement choisis, avec un report possible au 7 mai selon la météo. Les organisateurs comptent sur un départ à 6 heures du matin, avec 9 °C, “une température idéale”. “Et le lieu est abrité des vents d’altitude, grâce aux arbres et aux buildings, a détaillé Brad Wilkins, du laboratoire de recherche Nike. Cette piste de Monza est très plate – cela permet que la course soit certifiée au niveau dénivelé– et les coureurs auront de larges virages (les virages serrés obligent à ralentir).” 

Pour garantir leur rythme, ils seront emmenés par une voiture affichant les temps et par un groupe de “lièvres”. A chaque tour de 2,4 km, les athlètes passeront par une zone d’hydratation. Pas question de saisir un gobelet au vol comme dans les marathons officiels et de perdre quelques fractions de secondes. Les coureurs seront suivis par une moto et on leur tendra une boisson à base de sucre ou de l’eau. La composition et la quantité ont été étudiées pour chaque athlète. Les coureurs ont aussi réalisé là un semi- marathon, pour leur permettre d’expérimenter et visualiser la course : “Plus ils ont de la ‘préexperience’, plus ils peuvent réaliser parfaitement la course finale”, affirme Brad Wilkins.

Malgré tout cela, “je ne crois pas que ce soit possible, juge le coach Eddy Kuypers, spécialiste de l’entraînement au marathon, et marathonien lui-même. Le record du monde est à 2 h 2m 57s. Ils devraient donc le baisser de trois minutes. A ce niveau, c’est énorme. Quand un athlète améliore son temps de 10 secondes, c’est super. Et ici, s’ils gagnent 30 secondes ou une minute sur le record du monde, ce serait déjà formidable.”