Tour de France Entretien avec Christian Prudhomme, le directeur du Tour de France.

Le rendez-vous est devenu traditionnel: au soir de la 20e étape, Christian Prudhomme accepte de s’extraire, durant une vingtaine de minutes, aux innombrables sollicitations liées à son statut de directeur du Tour de France pour dresser un bilan des trois semaines de course qu’il avait imaginée avec ses équipes. Entretien.

Quel bilan général tirez-vous de ce Tour 2016 ?

"Il a été dominé par Chris Froome pour la troisième fois, mais j’ai trouvé le Britannique différent cette année, au contraire de son équipe Sky. Froome a attaqué dans la descente de Peyresourde alors qu’on l’attendait plutôt le lendemain à Arcalis puis suivi Sagan dans un coup de bordure lors d’une étape promise aux sprinters : un style neuf. Le Team Sky est, lui, toujours surpuissant et cadenasse la course dans les cols en maintenant un rythme très élevé. C’est un peu comme le PSG en Ligue 1. Les adversaires du désormais triple vainqueur de la Grande Boucle n’ont pas été au niveau escompté. Je pense d’abord à Contador, qui a chuté deux fois lors du premier week-end avant de traîner sa misère pendant une semaine avant d’abandonner. Je songe aussi à Thibaut Pinot qui me semblait rongé de l’intérieur avant de tomber malade. Beaucoup ont pensé que Quintana ne bougeait pas de la roue de Froome dans les Pyrénées car il se réservait pour les Alpes, mais il ne pouvait tout simplement pas mieux. Bardet est finalement le seul à avoir dépassé les attentes placées en lui. Il me plaît car il progresse chaque année. Il est méthodique, réfléchi tout en sachant faire preuve, dans le même temps, de panache. Un Français deuxième du Tour, ce n’est que la 3e fois que nous connaissons ce bonheur en 20 ans. J’espérais que trois Français puissent rentrer dans le Top 10. Nous en avons un seul, mais il est deuxième. Je suis heureux pour le cyclisme français car sans victoire d’étape et sans représentant sur le podium, il n’aurait pas reçu le juste miroir de son niveau."

Est-il important pour l’organisateur du Tour qu’un potentiel vainqueur final français se soit ainsi profilé ?

"Il est toujours important d’avoir d’excellents coureurs dans les pays traditionnels du cyclisme. Je dirais la même chose pour la Belgique, l’Italie ou l’Espagne. L’internationalisation de notre discipline ne peut, selon moi, s’exprimer qu’avec des pays historiques qui restent forts. Cette année, il y avait cinq anglophones dans le Top 10 du Tour avec deux Britanniques, un Australien, un Irlandais et un Sud-Africain. J’observe beaucoup le bord des routes et les encouragements pour Romain Bardet étaient innombrables. Un champion du pays dans lequel se déroule la course a le pouvoir de susciter cet enthousiasme et des vocations. C’est donc important."

Quels types de parcours sont susceptibles de redonner du suspense à la course ?

"Cela dépend fortement du champion dominateur. Il ne faut pas avoir la mémoire courte et se rappeler que la mainmise d’un grand coureur, cela a toujours existé dans l’histoire du Tour. Nous, Français, nous jugions les cinq succès de Bernard Hinault formidables et n’y voyions aucun problème. Aujourd’hui, tous les anglophones se félicitent de la domination de leurs coureurs. Chaque amoureux du Tour préfère toutefois une sélection par l’avant plutôt que par l’arrière. Seules les étapes de haute montagne n’ont finalement pas fait l’objet d’une course de mouvement entre les favoris."

Comment sortir de la mainmise d’une équipe surpuissante, la Sky en l’occurrence, sur la course ?

"Dans tout sport quel qu’il soit, lorsqu’une équipe a le pouvoir économique d’acheter les meilleurs acteurs pour les faire évoluer ensemble, elle est forcément supérieure. Plus que jamais, nous l’avons déjà dit avec l’association des organisateurs de course, il faut un coureur de moins par équipe sur les courses par étapes, soit huit hommes sur les grands Tours et sept ailleurs. Cette réduction est importante pour la sécurité et ensuite pour l’intérêt de la course. Les plus grosses équipes ne veulent pas entendre parler de cela, mais peut-être vont elles comprendre qu’il en va de l’intérêt supérieur du cyclisme."

Une des images de ce Tour, cela restera Froome à pied dans le Ventoux. La course n’est-elle pas, parfois, victime de son succès populaire ?

"Deux étapes seulement, celle vers le Ventoux et celle vers Morzine, ont généré des problèmes. C’est un peu comme si ceux qui venaient sur le Tour sans vraiment l’aimer se donnaient rendez-vous sur un ou deux lieux durant les trois semaines de la course. Sur le Géant de Provence, nous étions vraiment dans une situation exceptionnelle puisque le vent nous a contraint à déplacer l’arrivée six kilomètres plus bas. Nous n’avons pas pu rapatrier toutes les barrières, une partie de celles prévues sont tombées en raison des bourrasques. La gestion de ce type de situation passe par l’éducation du public. On peut encourager les coureurs en se déchirant les cordes vocales tout en gardant les deux pieds collés au sol. Il faut dire et répéter aux gens que s’il aiment les coureurs, ils ne doivent pas leur courir après…"

Cela va-t-il, à moyen terme, vous pousser à abandonner certaines arrivées potentiellement problématiques en cas de conditions extrêmes ?

"C’est une question légitime que je me pose parfois…"