Bordeaux, un vignoble responsable et durable

Marc Vanel & Dirk Rodriguez Publié le - Mis à jour le

Essentielle Vino Le vignoble de Bordeaux, l’un des plus anciens dans le monde, propose une offre complète de vins en blanc, rosé, rouge ou en bulles. Des vins bien plus abordables que ce qu’on ne pense, des vins élaborés par des vignerons engagés depuis vingt ans dans une viticulture durable. Jetez vos préjugés aux orties !

« Aujourd’hui, personne n’oserait aller dans le sens contraire, mais il y a vingt ans, qui d’entre nous triait ses poubelles ? Dans quinze ans, on sera tous obligés d’être en agriculture raisonnée et de ne plus utiliser de désherbant. On a bien conscience qu’il faut aller vers cela. » Celui qui énonce cette phrase qui a tout d’une évidence, c’est Marc Médeville , responsable de la promotion des appellations Bordeaux et Bordeaux-Supérieur dont 13 bouteilles sont vendues à chaque seconde dans le monde.

Agriculture raisonnée, agriculture biologique ou biodynamique, le vignoble de Bordeaux s’est engagé depuis plus de 20 ans dans une démarche responsable ; plusieurs plans ont été mis en place. Dernier en date et probablement l’un des plus ambitieux, le « Plan pour accélérer la réduction de l’usage des pesticides » a été élaboré en juillet 2016 et s’articule autour de quatre axes prioritaires : la surveillance de l’évolution des pratiques et l’exposition des populations aux pesticides, la généralisation de bonnes pratiques, la mutation vers une viticulture de précision et la recherche de solutions alternatives aux pesticides.

Après un premier Bilan Carbone en 2008 qui a permis de réduire en cinq ans son empreinte carbone de 9 %, la filière des vins de Bordeaux a voulu accélérer le processus et affiche de plus grandes ambitions dans son « Plan Climat 2020 des vins de Bordeaux » : l’objectif étant de réduire de 20 % les gaz à effets de serre et la consommation d’eau, d’augmenter les économies d’énergie de 20 % et de créer 20 % d’énergies renouvelables.
Sa « Feuille de Route du Plan Climat 2020 » prévoit 22 actions prioritaires qui ne sont sans doute pas visibles pour le consommateur mais qui pourtant impliquent toutes les entreprises viticoles. Car cultiver la vigne ou faire du vin, ce n’est pas uniquement réglementer l’usage des produits, c’est aussi se préoccuper de la production de gaz à effets de serre, de l’usage des énergies (eau, électricité), du poids des bouteilles, du transport routier, etc.

Bordeaux est en outre l’une des régions viticoles qui souffrirait le plus du changement climatique en France et d’une augmentation de deux degrés des températures redoutée pour 2050. Le réchauffement annoncé aura certainement une influence sur la date des récoltes et la maturité des raisins, mais c’est là un débat qui dépasse largement le cadre de cet article. « Le changement climatique, confirme toutefois le pépiniériste bordelais Pierre Bodon , il faut s’y préparer. Mais en réalité, la vigne est une plante méditerranéenne qui va s’adapter, c’est surtout la manière de l’entretenir qui va évoluer. Le danger, c’est d’arriver à des vins trop alcooleux, les vins à 14 % d’alcool, ce n’est pas Bordeaux. Nous sommes en retard sur l’Allemagne, l’Italie ou la Suisse en matière de cépages résistants aux maladies habituelles de la vigne qui sont l’une des rares manières d’alléger les intrants. Mais pour faire évoluer le vignoble, il faut faire évoluer les cahiers de charges, cela ne se fera pas en cinq ans, mais en vingt-cinq ou trente ans. »

© Jean-Bernard Nadeau

Mieux maîtriser l’empreinte environnementale
Quoi qu'il en soit, on estime, en 2016, que le vignoble de Bordeaux est engagé à hauteur de 55 % dans une démarche environnementale s’appuyant sur des outils collectifs devant permettre de produire un vin de qualité respectant l’équilibre entre la vigne et son environnement, de préserver la biodiversité, de réduire les pesticides, mais aussi de maintenir l’attractivité économique et les emplois. Une véritable pluralité des modes de production est mise en œuvre : viticulture biologique, biodynamique, intégrée et raisonnée, avec une large palette de labels environnementaux, dont le Système de Management Environnemental, SME en abrégé, est le plus emblématique et dans lequel plus de 680 entreprises sont engagées.
Déployé depuis 2010 par le Conseil interprofessionnel du Vin de Bordeaux (CIVB), le SME est un outil collectif au service des performances individuelles. Plus concrètement, disons que le SME s’adresse à toutes les entreprises de la filière, quels que soient leur structure, leur mode de production ou leur taille, et que son objectif est de mettre en œuvre une politique environnementale globale au sein de chaque structure, y compris au niveau du personnel.

Pour accéder à cette coordination, les entreprises doivent adhérer à la « Première association pour le SME du Vin de Bordeaux » qui porte ainsi la certification de manière collective. Vingt conseillers de la Chambre d’agriculture accrédités par le CIVB se rendent sur le terrain pour assister les vignerons et leur proposent, s’ils le souhaitent, de se présenter à la certification collective ISO 14001, norme internationale en matière de développement durable. En 2016, l’association comptait 145 exploitations membres, contre 28 en 2010 au moment du lancement, mais on chiffre à plus de 700 le nombre d’entreprises engagées dans ce processus. Soit 18 % des surfaces et 50 % des volumes produits à Bordeaux, ce qui est très encourageant.

« Selon moi, le SME, explique Marc Médeville, est dix fois plus compliqué que le bio, car il s’applique à tous les échelons de l’exploitation.
Il permet de mesurer son impact environnemental, de former le personnel, de contrôler les énergies consommées, etc. Il crée un profil indépendant les uns des autres et si un déficit est enregistré en un point de la chaîne, il est acté et corrigé en moins d’un mois. »
On retrouve le même enthousiasme chez Stella Puel, au Château Bardins en Pessac-Léognan. “Après la mise en place d’un premier groupe-pilote qui a testé le SME, celui-ci a été proposé à l’ensemble des viticulteurs. Comme je faisais déjà beaucoup au niveau environnemental, je me suis glissée dans la première vague de 2013. Au début, nous étions 17, venus de toutes les régions de Bordeaux. J’ai trouvé très intéressant de travailler en groupe, ensemble on est plus forts mais c’est surtout bien de voir ce qui se fait ailleurs, même si ce n’est pas très loin… Suite à cela, nous avons changé énormément de choses dans nos pratiques : nous avons mieux isolé les chais, refait les revêtements de sol, mis en place une station d’épuration, mieux géré le lavage des tracteurs, la gestion des déchets, etc. Cela permet aussi de mieux respecter la réglementation en vigueur. Grâce à la veille faite par le CIVB, il est assez facile de se mettre à jour, ce que l’on ne peut pas faire quand on est seul. Je suis d’autant plus contente que je pense que c’est l’avenir pour une exploitation de dix hectares telle que la nôtre, c’est un gage de durabilité de notre entreprise. Le système permet aussi de reconnaître les efforts que nous faisons, de le prouver au consommateur, c’est pour cela que je suis allée jusqu’à la norme 14001, reconnue internationalement. Cela a donné des changements spectaculaires à Bordeaux, on se sent accompagné aussi. Avancer ensemble, cela soude ! ”
Dans d’autres régions, dans l’Entre-deux-mers par exemple, les choses changent encore plus. Fin juin, juste avant de céder la présidence de l’appellation à Bruno Baylet ( Vignobles Landereau ), Stéphane Dupuch ( Château Sainte-Marie ) a fait inclure dans le cahier de charges l’obligation pour chacun de s’inscrire dans une démarche environnementale ! « C’est la première appellation « blanche » à imposer cela en France, clame fièrement Stéphane Dupuch, c’est aussi la plus grosse région à être engagée dans le SME, où le bio se développe bien aussi actuellement. Mais dans le bio, précise-t-il, on se concentre surtout les intrants et les produits utilisés pour la production des raisins et des vins. Dans le SME, on agit sur tout le processus, c’est une démarche d’entreprise globale.”

Bio et biodynamie : 7000 hectares certifiés
L’an dernier, 467 exploitations viticoles certifiées « bio » ou en cours de conversion ont été répertoriées à Bordeaux, ainsi que 44 en biodynamie, mais la pratique est relativement récente. Il faut reconnaître que la pluviométrie bordelaise rend la pratique difficile sans recours aux traitements contre les maladies.

Certains y croient pourtant depuis longtemps. Comme Jean-Michel Comme et Alfred Tesseron au Château Pontet-Canet à Pauillac, ou Alain Moueix, au Château Fonroque à Saint-Emilion, est l’un de ces pionniers. Ingénieur agricole et œnologue, il reprend les 20 hectares de la propriété familiale en 2001 qu’il restructure et convertit en bio, puis en biodynamie. C’est le premier grand cru classé de Saint-Emilion à être cultivé en biodynamie. Le vignoble a été certifié en 2006 et en biodynamie en 2008. Son succès va en faire le porte-parole des vins vivants et harmonieux, et inspirer d’autres vignerons. « La biodynamie est un état d’esprit, explique-t-il lors de ses conférences, qui cherche à respecter le vivant. Celle-ci fait prendre conscience du potentiel de son vignoble et de mieux l’exprimer. Elle aide l’homme à s’effacer devant son terroir, ce qui est une belle récompense. Elle est exigeante, mais elle donne beaucoup. »

© Vino

En voiture ou à vélo

Dans la région de l’Entre-deux-Mers, ce vaste territoire vallonné entre Garonne et Dordogne, neuf circuits touristiques vous emmènent en voiture sur la “Route des vins de Bordeaux en Entre-deux-Mers”. “Route des terroirs”, “Route des bâtisseurs”, “Route panoramique des coteaux de Garonne”… chaque itinéraire se déroule entre 45 minutes et trois heures, et propose quelques arrêts chez des vignerons, des lieux de visites patrimoniaux, des dégustations dans les fermes, quelques bonnes tables. Pour les plus sportifs, la piste cyclable “Voie Verte Roger Lapébie” propose un parcours de 45 kilomètres accessible également depuis le centre de Bordeaux. Ajoutez alors neuf kilomètres à cette magnifique balade qui vous fera oublier le tumulte des villes.




Sain(t)-Emilion

Pendant plus d’une année, le Conseil des Vins de Saint-Emilion a lancé une réflexion avec tous les viticulteurs des AOC Lussac Saint-Emilion, Puisseguin Saint-Emilion, Saint-Emilion et Saint-Emilion Grand Cru sur les pratiques agro-environnementales. Plus de 400 viticulteurs ont répondu à l’appel, soit 54 % du vignoble des appellations. Sur la base de ce travail, un ensemble de propositions ont été validées en mai dernier.
Parmi celles-ci, l’interdiction du désherbage en plein, l’interdiction de l’usage d’herbicides sur le contour des parcelles, l’obligation de mesurer et de connaître son « indice de fréquence de traitements phytosanitaires et l’obligation de traiter les eaux usées. Chaque viticulteur est en outre invité à s’engager avant la récolte 2019 dans une démarche de certification environnementale ou d’agriculture biologique reconnue par l’Etat, individuelle ou collective.
Marc Vanel & Dirk Rodriguez