Essentielle Vino Entre Madrid et Barcelone, la DOP Cariñena est l’une des cinq aires d’appellation d’Aragon. Ses terroirs particuliers lui ont valu le surnom de « vino de las piedras », le vin des pierres. Découverte d’une région de plus en plus ambitieuse et de ses acteurs.

Antonio Ubide Bosqued, président de l'appellation
© Bosqued

Située à 50 kilomètres au sud de Zaragoza, la petite ville de Cariñena se trouve au centre d’un vaste plateau aux paysages désertiques, parsemé de vignes et d’oliviers, défini à l’ouest par la Sierra de Algairén et à l’est par la rivière Huerva, affluent du puissant fleuve Èbre, où l’on trouve aussi quelques fruitiers. Il fait chaud ici, très chaud même avec des pointes à plus de 40°C l’été, le soleil a d’ailleurs détruit deux mille hectares dans les années ‘90, restreignant désormais la surface de vignes à 13.800 hectares, soit presque quatre fois la superficie du vignoble de Châteauneuf-du-Pape.

La référence à cette célèbre appellation française n’est pas anodine, car le terroir de Cariñena offre de nombreux points communs avec celle-ci. Quatre terroirs – Cascajo, Calar, Royal et Tierra Fuerte – sont composés à 80 % de cailloux et de graviers. Point de galets roulés ici, mais bien du calcaire rougeâtre ou blanchâtre, sur des couches de rochers de carbonate de calcium, complétés selon l’altitude, d’ardoise et d’argile.
La majorité des parcelles se trouvent dans le bas de la vallée, à 280 mètres d’altitude, le reste du relief s’élevant jusqu’à 850 mètres environ.
Ici, la différence thermique entre le jour et la nuit assure une maturation plus lente des raisins et donne plus de structure aux vins que dans la partie haute où les vignes ne sont pas irriguées, car il y pleut davantage. En outre, les pierres captent la chaleur la journée et la relâchent la nuit, au grand bénéfice de la vigne.

Le règne de la coopérative
Quatorze villages composent l’appellation Cariñena, dont les plus importants sont Cariñena (±4100 ha) et Longares (±2060 ha). Appréciés des rois d’Aragon et d’Espagne depuis le XVe siècle, les vins de Cariñena connurent leur apogée à la fin du XIXe siècle : épargnée par le phylloxera qui décima le vignoble européen, Cariñena fut alors une base importante d’approvisionnement en vins pour les pays voisins, mais joua aussi un rôle important dans leur reconstruction. Une ligne spéciale reliant Cariñena à Saragosse fut même construite en 1887 pour faciliter les connexions.

En 1932, alors que les premières appellations d’origine font leur apparition en Espagne, la Station œnologique de Cariñena est fondée et la région est reconnue comme « Dénomination d’origine ».
De nouvelles pratiques culturales et de vinification se mettent en place, mais l’élan est brisé par la Guerre civile espagnole et ses conséquences, les vins continuant à se vendre en vrac jusqu’aux années 60.

La nouveauté et le saut qualitatif vont finalement venir des coopératives, surtout depuis une vingtaine d’années. Aujourd’hui, aussi surprenant que cela puisse paraître, si l’appellation compte 34 caves ou bodegas, quatre caves coopératives se partagent 90 % de la production de la DO (devenue DOP en 2011), dont Grandes Vinos, Bodegas San Valero et Bodegas Paniza présentées dans les pages suivantes avec Dominio de Longaz . Trois bodegas assurent les 5 % suivants de la production tandis que 27 autres se partagent les 5 % restants, c’est probablement un cas unique en Espagne, voire dans le monde. Chacune de ces coopératives achète l’intégralité de la production de raisins à ses membres, 1500 viticulteurs au total, généralement aux quatre coins de l’appellation, ce qui leur permet de produire une large variété de vins.

Mais, vous le lirez, ces coopératives n’ont clairement plus rien à voir avec les coopératives vinicoles telles qu’elles existaient il y a vingt ans. Elles sont toutes équipées du matériel le plus performant et sont surtout dotées d’équipes d’œnologues et de techniciens qualifiés qui ont su tirer le meilleur profit de l’encépagement local. Les coopératives jouent en outre un rôle majeur dans le développement de la région en offrant des emplois en milieu rural, évitant ainsi un exode vers les villes ou en dehors de la province.
Cette évolution place la DOP Cariñena sur la carte des vins espagnols de qualité.

Seulement 4 % de Carignan
Pas besoin d’être expert en langue pour comprendre que Cariñena est le nom espagnol du cépage Carignan. Originaire d’Espagne, ce cépage aurait été ramené dans le Languedoc-Roussillon au Moyen-âge par des pélerins de Saint-Jacques de Compostelle, puis dans le Sud-Ouest. Planté dans les plaines languedociennes après le phylloxera et cultivé avec des hauts rendements, le Carignan perdit rapidement de son intérêt avant de retrouver ses qualités originales grâce à la macération carbonique dans les Corbières ou le Minervois. Aujourd’hui, on le trouve surtout dans l’appellation Corbières Boutenac, où il sert à produire des vins puissants, charpentés et plutôt tanniques, avec des touches d’épices sauvages et de gibier dans le cas des vieilles vignes.

On pourrait donc s’attendre à le retrouver à profusion dans la zone qui lui a donné son nom, mais il n’en est rien. Considéré par certains comme un cépage difficile et sujet aux maladies, la part du Cariñena dans l’encépagement global de la D.O. est même passé de 6 à 3,5 % en moins de 15 ans.
La coopérative Grandes Vinos en possède la majeure part, soit environ 500 hectares, et a quant à elle décidé de miser sur ce cépage.

La variété rouge dominante est ici le Grenache, Garnacha en espagnol. L’Aragon est même sa terre natale, son développement dépassa les frontières ibériques au XVe siècle, grâce à l’expansion du Royaume d’Aragon vers la Corse, la Sardaigne, le Roussillon et la Provence. Aujourd’hui, c’est l’un des cépages les plus cultivés dans le monde, il est parfaitement adapté au climat de Cariñena. Certains toutefois ont bien compris le potentiel du Carignan, tant au niveau qualitatif qu’au niveau marketing, et replantent cette variété qui a, selon nous, un potentiel méconnu qu’il convient de redévelopper sans tarder. L’exemple du Languedoc devrait suffire à les convaincre.

Et les autres vins ?
La DO Cariñena est avant tout spécialisée dans la production de vins rouges – peu de rosés en effet, mais elle compte aussi quelques vins blancs de très bon niveau. Côté rouges, outre les 3,5 % de Cariñena (aussi appelé Mazuelo dans la Rioja), la zone est donc dominée par la Garnacha (plus de 30 %). Elle recèle aussi quelques cépages autochtones, tels que le Monastrell, le Tempranillo, le Vidadillo ou le Juan Ibanez, et, développe depuis quelques années des cépages internationaux comme la Syrah, le Merlot ou le Cabernet sauvignon.

En blancs, on retrouve le Macabeu (ou Viura), la Garnacha blanca, le Moscatel Romano ou la Parellada, l’un des cépages entrant dans le cahier de charges pour la production de cava. On en élabore d’ailleurs quelques-uns dans la région.

Parmi ceux-ci, le Macabeu fut très fort à la mode à la fin des années 80, car il permet de faire des vins faciles à boire, mais le Grenache blanc a repris du poil de la bête et plus de 500 hectares ont été plantés ces dernières années. Ici aussi, le Chardonnay a fait son apparition, tout comme le Muscat d’Alexandrie.

Epargné par le phylloxera comme nous l’avons dit, il n’est pas rare de trouver par ici des pieds plus que centenaires, ne produisant plus que quelques hectolitres à l’hectare. Les coopératives ont toutefois mené une véritable campagne de sauvegarde de ces vieilles vignes prisées pour la qualité de leurs fruits. Le kilo de raisins de vieilles vignes est d’ailleurs payé 2,5 fois plus que le prix d’une jeune vigne.




© Ruta del vino

La Route des Vins des Pierres
Parmi les 25 routes du vin d’Espagne, la Ruta del Vino Campo de Cariñena- La Ruta del Vino de las Piedras vous emmène à la découverte de 11 bodegas de la région, mais aussi des sites majeurs dans les secteurs du tourisme, du patrimoine et, bien sûr, de la gastronomie. Des circuits en bus existent également. Infos : rutadelvinocampodecarinena.com