Essentielle Vino Et si les nouvelles tendances du champagne venaient de l’Aube, ce territoire de 8000 hectares de vignes réparties sur 80 km le long de la
Côte des Bar, entre Bar-sur-Seine et Bar-sur-Aube, dans le sud de la région ?


Incarnée surtout par les grandes marques et des maisons prestigieuses qu’il est inutile de rappeler ici, l’aire d’appellation champagne est surtout connue pour les vins produits sur la Côte des Blancs entre Epernay et Vertus. Comme son nom l’indique, le champagne est ici « blanc de blancs », c’est-à-dire uniquement produit avec du raisin blanc, le Chardonnay en l’occurrence, qui règne sur 95 % des surfaces plantées. Ailleurs, sur la Montagne de Reims ou dans la Vallée de la Marne, ce cépage blanc est complété en proportions très variables par du Pinot noir et/ou du Pinot meunier pour réaliser des assemblages originaux.

Cent cinquante kilomètres plus bas, dans le département de l’Aube, se cache la quatrième région de production du champagne, la Côte des Bar, une région méconnue qui représente pourtant le quart de la production champenoise et dont les raisins ont longtemps servi à agrémenter les cuvées de la Marne. Son secret, ou plutôt ses secrets ? Le Pinot noir et un terroir composé de marnes jurassiques établies sur un calcaire du kimméridgien. Ce nom, qui vous est peut-être familier, tire son origine de la ville de Kimmeridge au sud de l’Angleterre où affleurent sur les falaises côtières des argiles grises et noires riches en roches sédimentaires, de calcaires et de dolomies.

Formé il y a plus de 150 millions d’années alors que la mer recouvrait une large partie du continent actuel, ce type de sous-sol se retrouve dans divers points d’Europe, dont les vallées de la Seine (le Barséquanais) et de l’Aube (le Baralbin), mais surtout de… Chablis, réputée pour la minéralité de ses vins tranquilles. La logique géologique aurait donc voulu que dans l’Aube, comme à Chablis, on plante du Chardonnay, et de faire, en quelque sorte, du chablis avec des bulles. Pourtant, même si le Gamay du Beaujolais voisin fut longtemps cultivé dans l’Aube, c’est le Pinot noir qui s’est enraciné, surtout ces soixante dernières années, sous l’impulsion du Syndicat général des Vignerons alors dirigé par André Drappier (voir plus loin).

Redécouverte du terroir
La première caractéristique des champagnes de l’Aube, vous l’aurez compris, est le Pinot noir. Oui, le même cépage que dans les vins rouges de Bourgogne et d’ailleurs. Mais ici, au moment du pressage, les jus ne restent pas en contact avec les peaux des grains de raisin et donc, on a bien un vin blanc qui, comme dans toute méthode champenoise qui se respecte, va fermenter une seconde fois en bouteille pour devenir champagne.

Puis, il y a bien sûr le terroir. Les marnes kimméridgiennes donnent ici naissance à des vignobles très différents du reste de la Champagne, implantés sur de petites collines verdoyantes, le plus souvent en amphithéâtre, accordant une large place à la biodiversité. Ici, point d’océans de vignes tel qu’on peut le voir du côté d’Epernay, mais de jolis vignobles relativement clairsemés, aux feuilles rougeoyantes en ce début d’automne, le plus souvent à proximité des deux cours d’eau principaux que sont la Seine et l’Aube. Ici aussi, point de grands groupes vinicoles, même si Moët et Chandon vient d’installer une vaste cave, mais le plus souvent des familles qui ont su remettre à l’honneur une notion un peu oubliée dans le reste de la Champagne : le terroir.

Grâce au climat, certes humide mais plus chaud qu’à Epernay malgré la différence de 100 mètres d’altitude, le Pinot noir prend ici toute son ampleur, donnant des vins originaux, mûrs, structurés, minéraux et vineux à la fois, appelant le plus souvent à la gastronomie. Cette maturité et cette richesse du raisin ont permis l’émergence de champagnes « brut nature », c’est-à-dire sans ajout de sucre (la fameuse « liqueur d’expédition ») au moment de leur bouchonnage, à la fin d’un long élevage sur lattes, de parfois plus de trois ans. Chaque producteur en élabore au moins un ou deux, avec ou sans soufre, blanc ou rosé, les propositions ne manquent pas alors que d’autres, plus haut en Champagne, prétendent que c’est même contre-nature. Enfin, dans l’Aube, on produit du champagne certes, mais aussi deux autres appellations que l’on ne trouve pas ailleurs : le Rosé des Riceys et les « Coteaux champenois »., des vins blancs et rouges tranquilles.

L’héritage des abbayes et de Renoir
Ensuite, une autre richesse de la Côte des Bar est son patrimoine historique et culturel. Fondée en 1115 par le jeune Bernard de Fontaine, l’abbaye cistercienne de Clairvaux a joué un rôle plus qu’important dans le développement de la viticulture auboise, en multipliant les plantations (déjà de Pinot noir), les pressoirs et les caves. Même si à l’époque les vins champenois n’avaient pas encore de bulles, le futur Saint-Bernard développa une activité commerciale qui a assuré l’essor économique de l’abbaye (et de la région) durant plusieurs siècles. Certains producteurs, tels Drappier ou Monial, occupent aujourd’hui des bâtiments des anciennes fermes de l’abbaye, nous y reviendrons. Sans compter le beau levier touristique que représente le circuit Renoir à Essoyes.

Nous sommes donc partis à la rencontre de ces producteurs, laissant le vignoble de Montgueux à l’ouest de Troyes volontairement de côté pour une prochaine découverte, nous concentrant sur la Côte des Bar, entre Bar-sur-Seine dans le sud et Bar-sur-Aube dans le nord. Impossible bien sûr de rencontrer la totalité des producteurs, nous en avons donc choisi une dizaine, en diversifiant les types de domaines : petits et gros producteurs, coopératives ou indépendants, mais le plus souvent engagés dans une démarche environnementale, qu’elle soit bio, biodynamique, HVE ou Terra Vitis.

Né en 1841 à Limoges, le peintre impressionniste Pierre-Auguste Renoir a épousé à Paris en 1890 Aline Victorine Charigot qui l’entraîne à Essoyes dans une maison qu’ils vont partager jusqu’à la mort d’Aline et qui a appartenu aux descendants du peintre jusqu’en 2013. Date à laquelle la municipalité d’Essoyes et la Fondation du Patrimoine l’ont acquise et restaurée pour en préserver l’authenticité. Depuis juin de cette année, la maison et l’atelier du peintre sont accessibles au public, et un circuit pédestre dans la ville permet de retrouver les sources d’inspiration des tableaux du maître.