C'est sans doute un témoin de l'insignifiance du monde d'avant, mais au sortir des fêtes de fin d'année 2019, en Belgique, le virus qui truste l'actu, c'est la gastro. Le premier article relayé sur notre site, traitant alors du "mystérieux virus chinois" , n'apparaît que quelques jours plus loin. Le début d'un long tunnel obscur, portant le nom d'une maladie féminine qui chamboulera nos vies. Un tunnel dont, malgré les efforts intenses de la population et l'arrivée poussive de la vaccination, nous ne voyons pas encore le bout, bien que la lumière perce.

Peur de se faire contaminer, peur de propager, peur de mourir, peur de perdre son boulot, sa scolarité, sa jeunesse, son affaire, son couple, peur de mal gérer l'épidémie,... en un an, c'est à un stress inédit que tous les pans de la population ont été soumis.

Inévitablement, l'heure du bilan se dresse à nous. Il y a eu des choses bien faites en Belgique. Des décisions sages bien qu'impopulaires (la sévérité de mise à Noël pour ce qui concerne nos contacts sociaux, qui a permis aux Belges d'éviter une tempête qui a frappé de plein fouet les pays qui avaient été plus laxistes), des audaces pertinentes (le fait d'avoir tenu, au maximum, nos établissements scolaires ouverts), un courage remarquable de la part de ceux qui nous soignent et ont tenu la société debout alors qu'elle était en dormance. Il y eut aussi des hontes, partagées entre le citoyen (les files pour acheter du papier toilette, les lockdown parties,...) et l'élu (qui a joué à la girouette sur les masques, multiplié les incohérences et s'avère incapable à ce stade de gérer une vaccination sur laquelle il ne pouvait pas se louper).

Disclaimer : face à une maladie inconnue devenue pandémie, il n'y a pas de mode d'emploi de bonne gouvernance. Personne ne peut prédire ce qu'il adviendra du Covid-19 dans six mois, personne ne devrait avoir l'audace de dire qu'il aurait mieux géré cette crise que ceux qui ont tenu la barre. Beaucoup doivent, aussi, se souvenir que dire "on ne sait pas" lorsqu'on... ne sait pas est un signe d'intelligence, jamais de bêtise.

Néanmoins, selon nous, des péchés semblent avoir été commis en 365 jours de gestion de crise. Des péchés systémiques, reflets d'errances bien ancrées dans le pays. Des péchés originels.

1. Février et Mars 2020 et la PARESSE de la "petite grippe"

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C'est le 4 février 2020 que le premier Belge (un homme de 54 ans de retour de Wuhan) est officiellement testé positif au, appellation en voie de disparition, "nouveau coronavirus". Un mois plus tard, le 11 mars, le premier décès Covid-19 est enregistré en Belgique (après un couac communicationnel du cabinet De Block que tout le monde a oublié). Le lendemain, 12 mars, au terme du premier CNS d'une longue série à l'horaire surréaliste, Sophie Wilmès annonce les premières mesures choc face au Covid : fermeture des bars et restaurants et suspension des cours dans les écoles. Le confinement national, plus strict encore entrera en vigueur 6 jours plus tard, le 18 mars. Après l'Italie, la France, l'Espagne et Wuhan, forcément.

Entre l'arrivée officielle de la maladie chez nous et ce 12 mars ? Si peu. Par mesure de précaution, les visites dans les maisons de repos avaient été suspendues le 10 février. Et la communication était alors rassurante, à minimiser la crise. Pour la postérité, la "petite grippe" de Maggie De Block, alors ministre fédérale de la Santé, résonne encore douloureusement aux oreilles des proches des plus de 22.000 personnes qui ont péri du Covid jusqu'ici. Les experts avaient pourtant alerté. Le "scénario du pire" du Dr Philippe Devos, président de l'ABSYM et intensiviste au CHC de Liège, que nous avions médiatisé le 2 mars 2020, avait été extrêmement commenté. "Drama Queen", rétorquait notre Ministre de la Santé.

Nous écrivions ceci, le 12 mars au soir au sortir du CNS : "La “plic-ploc politique” de nos autorités, professionnelles de la délégation des décisions difficiles, apparaît aujourd’hui comme désespérante. Leur communication, ridiculeusement tardive ce jeudi soir, l’a confirmé. Elles ont manqué de souffle, d’organisation et de prévoyance, noyées dans la lasagne de nos niveaux de pouvoir au cœur d'une crise sanitaire sans date de péremption connue. Plus que jamais, gouverner, c’était prévoir. Nous avons sous-gouverné, nous avons mal prévu. L’impréparation de notre système décisionnel, sa surdité aux alertes lancées par les experts du monde médical, le peuple belge ne les oubliera pas." Un an plus tard, non, nous n'avons pas oublié la paresse et l'impréparation qui, quelques semaines plus tard, submergèrent notre système hospitalier.

Thomas Orban, président de la Société Scientifique de Médecine Générale, confiait ceci à La DH il y a peu : “les politiques n’ont pas suffisamment écouté les premières lignes. Quand les hôpitaux ont constaté une hausse des admissions, on n’a rien fait. Et ça a explosé. On a eu l’attitude d’un seigneur en guerre qui n’écoute pas les estafettes revenir au château en disant qu’elles se font décimer au front. Et qui laisse son pont-levis et son donjon ouvert. Et quand il ferme enfin tout, l’ennemi est déjà à l’intérieur.”

2. L'AVARICE éclatante de notre système de soins de santé, et de l'inégalité des primes octroyées aux indépendants

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Tous les marins sont bons quand l'eau est limpide. Mais c'est en pleine tempête qu'on cherche le bon capitaine... Ainsi pourrait être résumée la stratégie de diminution budgétaire constante appliquée sur notre système de soins de santé. Et qui n'offusquait pas grand monde hors de la sphère médicale, faut-il l'écrire, avant l'éclatement de la pandémie. Pourtant, le nombre de lits disponibles dans nos hôpitaux (lits généraux, lits USI, etc) est un paramètre clé dans la gestion de cette crise. Le principal justificatif au confinement strict, c'était justement la préservation de nos soignants et de nos unités Covid... Et c'est encore pour cette raison que nos libertés sont entravées.

Pourtant, il ne fallait pas attendre le Covid pour apercevoir les premiers symptômes du sous-financement de la machine : augmentation du coût à charge du patient, hausse des suppléments d’honoraires et du recours aux assurances privées, dégradation des conditions de travail du personnel soignant. Autant de signes qui ne trompaient pas. Les chiffres non plus ne mentent pas : au total, un milliard d’économies ont été réalisées dans le secteur des soins de santé sous le gouvernement Di Rupo. Sous le gouvernement Michel, entre 2015 et 2020, 2,5 milliards furent économisés dans les soins de santé (et 165 millions dégagés pour financer de nouvelles initiatives).

Avec un système mieux financé, cette crise aurait évidemment été une épreuve terrible malgré tout. Mais sans doute l'aurait-elle été moins pour le personnel médical de première ligne, confronté, pendant de longues semaines à un flux éprouvant de patients et une pénurie de matériel aussi basique que des masques, des blouses ou du gel... à l'heure même où les citoyens les applaudissent, à 20h.

L'avarice de nos autorités, ou plutôt l'inégalité de leur effort financier, s'est aussi manifestée dans la délicate question des primes octroyées aux indépendants stoppés par la pandémie. Nous l'expliquons notamment ici : il a très longtemps mieux valu être un restaurateur flamand que bruxellois, par exemple, sur le plan de l'aide financière. Une "équipe de 11 millions de Belges", certes, mais à partir du moment où il vaut mieux pencher d'un côté du terrain, c'est rien de dire que le message est brouillé.

3. La saga des masques : le scandale d'Etat Avrox, où la LUXURE de nos élus fait jour

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Il faut pouvoir le dire : sur la question du port du masque, en 2020, la Belgique s'est couverte de ridicule. Parce qu'elle a fait des allers retours incessants sur la position qu'elle tenait à l'égard de ce dispositif (d"inutile" à "conseillé" en passant par "obligatoire"). Parce qu'elle a été incapable d'en fournir à sa population à temps (c'est une chose) et à ses soignants (c'en est une autre, bien plus grave). Parce qu'elle a brûlé des masques, et qu'elle s'est montrée incapable d'en commander proprement au plus fort de la crise. Parce qu'en dépit de nos neuf ministres de la Santé, il a fallu nommer un "ministre des masques", Philippe De Backer, plus officiellement chargé de diriger la "task force" responsable de la recherche du matériel indispensable à la lutte contre le coronavirus.

Si certains citoyens attendent toujours, dans leur boîte aux lettres, la fameuse "partie filtrante" promise par le fédéral, il y a bien pire que tout cela : nos autorités ont fourni aux citoyens des masques potentiellement nocifs, retirés de la distribution à la hâte par Frank Vandenbroucke fin février 2021. On parle d'un contrat signé avec une société suspectée d'être une simple boîte aux lettres au Luxembourg, pour 15 millions de masques. On parle des masques en tissu distribués gratuitement dans nos pharmacies, par vague de catégories d'âge, à partir de la mi-juin.

On parle d'un deal paraphé avec Avrox SA pour 37,5 millions HTVA, une entreprise dont les statuts mentionnaient il y a peu une activité dans la... location de voitures et qui affichait un bilan financier de 9000 euros de pertes et 62.000 euros d’actifs, soit pas exactement les performances attendues d'une société qui a remporté un marché public fédéral qui exigeait que l'entreprise ait livré 250.000 masques au moins par le passé. Surtout que le prix avancé par Avrox était, alors, parmi les plus élevés (plus de 2 euros par masque)... Cela n'a pas empêché la Défense et le ministre de tutelle Philippe Goffin (MR) d'octroyer à Avrox ce marché, remporté, à ce stade, de manière légale. Si beaucoup de zones d'ombre pèsent lourdement sur ce dossier, rien ne permet d'avérer une quelconque fraude jusqu'ici. De là à dire que la confiance du citoyen s'en trouve grandie, il y a un grand pas...

4. Fin septembre 2020, le dernier CNS de l'ORGUEIL de Sophie Wilmès

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Face à l'impréparation du pays lors de la première vague, il y avait le bouclier de la surprise et du "on ne pouvait pas savoir". Ce bouclier a bien entendu volé en éclats au début de l'automne 2020, lorsque la courbe épidémique a matérialisé les craintes d'une deuxième vague et que le virus était alors bien mieux connu. En ce sens, le CNS tenu par Sophie Wilmès le 23 septembre fut probablement celui de l'orgueil. L'orgueil d'avoir cru que la Belgique pourrait passer à travers les gouttes d'une deuxième vague qui faisait plus que s'esquisser, dans les tendances de nouvelles contaminations et d'hospitalisations, dès la rentrée scolaire et les retours de vacances. L'orgueil de ne pas avoir tenu compte des scientifiques qui alertaient.

Philippe Devos a regardé ce manque d’anticipation droit dans les yeux : “les politiques ont minimisé les risques de seconde vague. Dans les commissions d’enquête, les politiques ont dit qu’ils avaient tout bien fait, mais que c’était sur le terrain que ça avait déconné. Il y a une absence de prise de responsabilités depuis le début qui est blessante pour les hommes qui s’épuisent sur le terrain.”

Selon Thomas Orban, les politiques ont manqué d’anticipation car “ils avaient peur de prendre des risques. Or, quand on prend une décision aussi capitale que celles que l’on devait prendre durant cette crise, on ne peut pas la prendre à moitié. Le monde politique a été trop frileux. Ils ont eu peur des conséquences économiques et n’ont pas réagi aux signaux donnés par Sciensano. Cette peur les a tétanisés et a retardé des décisions capitales de plusieurs semaines. On a répété les mêmes erreurs qu’avant la première vague. Sauf que cette fois, on savait.”

Sophie Wilmès, de son côté, assume pleinement. Pointant - à juste titre - que "la deuxième vague a frappé partout en Europe" , elle soutient que " comme à chaque fois, on a pris les décisions sur base des recommandations et des prévisions des experts. " Il n'empêche qu'au sortir de ce CNS, le message envoyé était plutôt dans la tonalité d'un "tout va bien" que d'un "attention, resserrons la vis pour éviter le pire". L'histoire est évidemment facile à juger aujourd'hui, mais la communication n'était clairement pas optimale ce jour-là.

5. La GOURMANDISE de l''expertocratie', qui a grignoté la mainmise politique

Voilà une composante de cette crise qui l'alimente depuis le départ, et jusqu'à aujourd'hui encore (mais, peut-être, dans une proportion moins grande). Les virologues, épidémiologistes, microbiologistes, chercheurs, et autres ont pris énormément de place durant cette crise. Parfois trop, même si les médias portent leur part de responsabilité dans cet état de fait. C'est que la base du journalisme, est de tendre le micro à celui qui sait, donc l'expert : peut-on, dans ce cas, réellement reprocher aux médias d'avoir - à leur insu ou non - starifié des Marc Van Ranst, Marius Gilbert, Emmanuel André, Yves Coppieters, Geert Molenberghs, Yves Van Laethem et consorts ?

Peut-on leur reprocher, dans une crise où l'on sait la communication cruciale, de se montrer disponibles et de mettre leur expertise au service de la société ?

Reste que dans le lot, si la plupart ont joué leur rôle utile de boussole pour ceux qui nous gouvernent et ceux qui veulent être informés, il y eut également pas mal de déviances. Certains s'octroyant le droit de donner leur avis sur la façon dont l'épidémie devait être appréhendée dans chaque pan de la société, sortant ainsi de leur bulle d'expertise uniquement sanitaire et médicale. Sans compter le capharnaüm des messages brouillés, entre les "rassuristes" et les "alarmistes", ceux qui tempèrent le moindre soubresaut comme ceux qui voient systématiquement venir la prochaine vague et finissent par avoir raison dès qu'il pleuvine alors qu'ils avaient promis qu'il dracherait.

Les clashtweets entre experts et politiques (Van Ranst-Bouchez, pour l'un des plus célèbres d'entre eux), les fuites organisées (ou pas ?) quelques jours avant un Codeco par la garde rapprochée de Frank Vandenbroucke , sont autant de phénomènes qui questionnent le taux de reproduction (Rt) d'un autre virus chez nos experts médiatiques : celui de la politisation. A noter que ce débat n'a pas vraiment lieu en France. Excepté l'ultramédiatique et controversé Didier Raoult, où restent les Marc Van Ranst et Yves Coppieters hexagonaux ?

6. Lockdowns parties, non-respect de la bulle, des distances ou du couvre-feu : quand notre ENVIE de revivre nous nuit

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Politiques, médias, monde médical ont très certainement commis des erreurs durant les 12 derniers mois. Mais ils ne sont pas les seuls. Le péché de l'envie, pour une partie considérable de la population, s'est montré plus fort. Les lockdown parties en pleine "bulle de 1", le non-respect des quarantaines, des interdictions de se déplacer durant le couvre-feu, de la distanciation sociale, les rassemblements sans maque à la Cambre ou la Boverie dès que le premier rayon de soleil pointe sont autant d'exemples qui montrent que le citoyen, dans ce combat collectif, a parfois fait montre de désobéissance civique. Avec cette épée de Damoclès collective : c'est en s'autodéconfinant à un moment peu propice que le risque de faire reprendre de vigueur l'épidémie se manifeste...

Seuls 25 à 35% des Belges restent, selon le dernier sondage en date, pleinement convaincus de la nécessité des mesures corona en vigueur. Une "situation inquiétante", selon les chercheurs, car des chiffres similaires dans le passé se sont révélés être le signe avant-coureur d'une augmentation des infections, des hospitalisations et des décès. La motivation de la population n'a fait que diminuer après les promesses de retour à la normale sans cesse retardés. Mais aussi face aux errances de nos autorités à organiser décemment la vaccination du pays, ce qui nous mène au point et au péché suivant.

7. Févier et mars 2021, la COLÈRE du citoyen fatigué, face aux couacs à gogo du vaccin


S'il y avait une chose à ne pas louper, une chose prévisible (peut-être pas si tôt, mais prévisible néanmoins), c'est bien la stratégie de vaccination. Personne, à l'été 2020, n'aurait pensé que les premiers Belges vaccinés le seraient avant de passer le cap de 2021. Il s'agissait d'une formidable nouvelle, étant acquis que la vaccination est le moyen le plus sûr, efficace et court pour renouer avec la vie dite "normale".

Et là, notre pays compose depuis plusieurs semaines avec un enchaînement d'avaries dont, pour certaines, il porte une lourde responsabilité.

Si l'on peut entendre que la Belgique déplore et n'est pas responsable du faible nombre de doses livrées et de l'inconstance des livraisons des vaccins de Pfizer, Moderna ou AstraZeneca, comment tolérer les invitations à se faire vacciner envoyées en double à certains soignants, jamais à d'autres ? Comment accepter que certaines convocations soient adressées à des morts ? Comment expliquer que l'occulte système informatique DoclR connaisse autant de ratés ? Comment faire gober à une population lessivée des contrastes aussi imbuvables qu'un centre de vaccination du Heysel (le plus grand du pays) désespérément vide un jour, puis qui contraint les futurs vaccinés à faire la file dehors durant quatre heures ? Comment expliquer qu'à l'heure d'écrire ces lignes, on ne puisse prendre rendez-vous au centre Pachéco, le seul des deux centres de vaccination ouverts actuellement à Bruxelles sur les onze promis ? Comment justifier un taux aussi élevé de non-vaccination chez les soignants ?

Cela fait beaucoup de questions. Et beaucoup de colère.