Les Affaires étrangères belges ont été actives dès 2006 pour sortir d’Irak le détenu belgo-marocain. Bagdad l’avait pourtant dans le collimateur, persuadé qu’il faisait partie d’Al-Qaïda.

Les Affaires étrangères belges ont joué un rôle central dans la libération d’Oussama Atar en 2012 d’une prison irakienne, a appris "La Libre Belgique", sur base de documents officiels irakiens recueillis par le député CDH Georges Dallemagne.

À partir de 2006, dit le parlementaire, les diplomates belges ont pris contact "une douzaine de fois" avec les autorités irakiennes pour tenter d’abord d’obtenir son transfèrement dans une prison belge, ensuite de le libérer sous conditions, avant de plaider pour son rapatriement sanitaire.

L’homme - qui est aujourd’hui considéré par certains enquêteurs comme l’un des coordinateurs des attentats de Paris et de Bruxelles - avait finalement été libéré le 24 août 2012, expulsé le 16 septembre vers Bruxelles, où il avait été interrogé par la police judiciaire et un magistrat fédéral, avant d’être relâché.

"Je vais transmettre ces documents à la commission d’enquête parlementaire car celle-ci examinera aussi le cas d’Oussama Atar", nous dit-il. "Je suis étonné de voir que la diplomatie belge a été aussi active par rapport à une personne qui, dès le départ, était accusée par les autorités irakiennes de crimes terroristes".

Condamné en 2005 pour terrorisme

Le ministère irakien des Affaires étrangères affirme en effet que le ressortissant belgo-marocain a été condamné le 24 mai 2005 à la prison à perpétuité "pour son implication dans des crimes terroristes et du fait de l’entrée illégale d’armes"dans le pays. Un article du "Standaard", le 28 mars 2007, évoquait la même condamnation, ajoutant que 45 autres prévenus figuraient au procès, que cinq d’entre eux avaient été condamnés à mort et que le gouvernement belge suivait l’affaire de près. La peine a été commuée en dix ans de prison le 28 février 2007, par la cour d’appel de Bagdad, qui ne semble avoir retenu comme charge que l’entrée illégale dans le pays.

C’est sur cette base que la campagne de libération a été menée en Belgique par sa famille. D’abord discrète, faite de démarches consulaires et de notes verbales, elle a culminé en 2010 quand l’affaire a été rendue publique. Plusieurs députés ont fait pression sur les Affaires étrangères (dont Louis Michel, MR, alors eurodéputé) mais aussi des élus du PS, du CDH et d’Ecolo qui ont participé à une manifestation devant le Palais de Justice de Bruxelles le 9 octobre 2010 sous le mot d’ordre "Sauvons Oussama".

Plusieurs avocats ont suivi le dossier (le dernier en date étant Me Vincent Lurquin) tandis que le détenu passait dans plusieurs prisons de la force multinationale (Camp Cropper et Remembrance II à Bagdad, Camp Bucca près d’Um Kasr dans l’extrême-sud irakien, Abou Ghraib au centre) avant d’être transféré, après le ramdam de 2010, dans la prison plus confortable de Nasiriya. Atar a aussi reçu la visite de la Croix-Rouge internationale qui fera savoir aux Belges que le détenu n’est pas aussi malade qu’on le pensait. Au lieu d’une tumeur au rein, une information en provenance d’Irak qui avait alarmé sa famille, sa santé ne nécessite pas une hospitalisation. On parle, au plus, d’un ulcère à l’intestin.

Au journal "Le Soir", en 2011, le sous-directeur de la prison déclarera, étonné par le zèle belge : "Nous devrions recevoir des remerciements de la Belgique plus que des critiques pour le traitement tout particulier que reçoit Oussama Atar".

Les propositions belges

Les documents irakiens montrent que les Affaires étrangères ont en effet pris leur travail à cœur.

Dans une note verbale datée du 17 avril 2008, la Belgique demande le transfèrement du détenu en Belgique, en échange de la promesse d’une surveillance par la Sûreté de l’État et de la non-délivrance d’un nouveau passeport pour l’empêcher d’aller de nouveau en Irak. La note stipule que cette proposition a été coordonnée avec l’office du conseiller à la sécurité nationale d’Irak basé à Bagdad. Plus tard, en 2011, ce sera la "santé inquiétante" d’Atar qui justifiera l’action diplomatique belge. Un souci que Me Lurquin partage tout à fait : "A un moment, nous dit-il, Atar ne pesait plus que 47 kilos".

Les Affaires étrangères n’ont malheureusement pas répondu aux précisions demandées par "La Libre Belgique", pas plus que l’on ne sait quel a été le suivi d’Atar par la Sûreté une fois qu’il est revenu en Belgique.

L’homme a quitté la Belgique à la fin 2013. Il serait actuellement en Syrie ou en Irak. Le Conseil national de sécurité a ajouté son nom, le 3 novembre, sur la liste des suspects de terrorisme dont les avoirs sont gelés.

Le rôle exact d’Atar n’est pas confirmé

Selon "Le Monde", Oussama Atar est suspecté d’avoir coordonné sous le surnom d’"Abou Ahmad" les attentats de Paris et de Bruxelles depuis la Syrie : il aurait recruté deux kamikazes irakiens ayant déclenché leurs ceintures piégées aux abords du Stade de France à Saint-Denis, le 13 novembre 2015, et est soupçonné d’être l’homme à qui les terroristes - dont ses cousins Ibrahim et Khaled El Bakraoui - ont soumis leurs plans d’action avant de se faire exploser dans la capitale belge, le 22 mars 2016. Il a aussi été reconnu sur photo par un djihadiste arrêté en Autriche.

C’est "une hypothèse de travail parmi d’autres", a tempéré le Procureur fédéral belge Frédéric Van Leeuw. "Il y a toute une série de vérifications à faire".

Même Oussama Atar a réagi. Dans une lettre adressée à sa mère sur Facebook, repérée par la "DH", Atar a affirmé "ne pas être le mentor ou le cerveau qui a mis en place les attaques de Bruxelles". On le voit : l’enquête est loin d’être terminée.



Quel a été le rôle joué par Amnesty ?

Minime , assure Philippe Hensmans, le directeur d’AI-Belgique. L’organisation de défense des droits de l’homme a pris le train en marche, en 2010, en lançant depuis Londres une "action urgente" demandant non pas la libération, mais que des soins soient apportés à Oussama Atar dans le cadre de sa détention. Une question de principe : "C’est comme pour Guantanamo", explique Philippe Hensmans, "la question n’est pas de savoir ce qu’ils ont fait, mais comment ils sont traités".

Amnesty a participé le 9 octobre 2010 à une manifestation devant le palais de justice de Bruxelles, en compagnie de la famille du détenu, de parlementaires et de mouvements d’extrême-gauche comme le Comité pour la liberté d’expression et d’association (CLEA) ou Médecine pour le Peuple. Le rassemblement était intitulé "Sauvons Oussama", "l’oublié Belge détenu en Irak". Explication de Philippe Hensmans : "il fallait trouver un slogan qui convienne à tout le monde". Quelques jours plus tard, Amnesty apprenait que les conditions de détention du Belgo-Marocain s’étaient améliorées.